lundi 4 février 2013

Musique, Peinture, poésie, Penser * 41 * Bach, 6 : le clavier bien tempéré






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Cet homme au visage tranquille, apaisé, souriant, qui semble improviser à l'orgue sans y penser, regardez-le bien. C'est Bach. Et c'est cet homme qui va renverser des siècles et des siècles d'instabilité modale et tonale, imposant encore aujourd'hui dans nos musiques occidentales la gamme tempérée qui donne son nom à l'oeuvre découverte dans cette page.


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Mais qu'est ce que ce mot, " tempéré "? Il renvoie au mot tempérament, lequel signifie
" accorder un instrument en affaiblissant certains intervalles afin de parvenir à l'octave juste ". Les systèmes  recherchant l'octave juste par l'addition de ses composantes ont été très variés et variables au cours des âges.
Leur histoire est inséparable de l'évolution des connaissances acoustiques et mathématiques.

Jusqu'au XVIIème siècle chacun jouait un peu pour lui même et s'il était relativement facile à des instruments de la même famille de jouer ensemble en harmonie, l'affaire se corsait dès lors que l'on utilisait des pupitres variés et encore davantage avec un clavier accompagnant. Les systèmes d'accord en vigueur empêchaient les modulations au delà de quelques tons voisins et enfermaient donc la composition dans des règles très strictes, presque sclérosantes.
Un instrument accordé selon les harmoniques naturelles d'ut majeur ( par exemple) ne jouerait rigoureusement juste que dans cette tonalité. Plus il s'en éloignerait pour moduler dans des tonalités comportant des altérations de plus en plus nombreuses, plus il jouerait faux par rapport à la tonalité initiale.

Les choses sont simples à comprendre si on revient à la notion de comma. Un intervalle d'un ton est divisé en neuf commas. Pour élever la note d'un demi-ton (  diéser)  on l'élève en vérité de cinq commas, et pour la baisser de un demi-ton ( bémoliser) on l'abaisse de cinq commas. Il y a donc toujours une différence infime certes mais audible de un comma entre une note bémolisée et cette même note diésée. Différence que les instruments à cordes ou à vent savent faire entendre dans un souci d'expressivité, mais qui est bien plus problématique sur un instrument à clavier. Le souci de respecter cette différence acoustique entre dièze et bémol avait d'ailleurs donné lieu à la création d'un clavecin sur lequel étaient formalisées les touches des bémols et celles des dièses.
On pense ici à Nicola Vicentino et son archicembalo.

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Bien sûr il y avait eu quelques tentatives réussies d'explorer sur un seul instrument le total chromatique ( la gamme sur une octave demi-ton par demi-ton). Louis Couperin abordant pour la première fois dans l'histoire la tonalité de Fa# mineur avec  sa Pavane composée en 1650,

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/3_Musique_renaissance/2-20_Pavane_en_fa_diese_mineur___Pavane_en_fa_diese_mineur.mp3

Purcell et ses Fantaisies pour cordes en 1680, Pachelbel et ses suites pour clavecin qui en abordaient dix-sept sur les vingt-quatre de la gamme chromatique. Cette question de la division égale de la gamme naturelle échauffait les esprits brillants de l'époque, chacun sachant que les compromis trouvés privaient du même coup les intervalles de leur pureté acoustique. Pour égaliser les intervalles et permettre des modulations dans tous les tons, on racourcissait en effet la quinte, allongeait un peu la tierce...  d'une cuisine à l'autre, soustrayant d'un côté, additionnant de l'autre, il se retrouvait toujours une quinte sacrifiée, juste du point de vue solfégique mais qui sonnait particulièrement faux, on la nomma la quinte du Loup.

Bah... Tout n'était pas parfait mais on s'en rapprochait. Les temps sonnaient le glas des vieux modes ecclésiastiques...

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                                                  Toile de Friedrich


En 1691, l'organiste  Andreas Werckmeister préconise la division de l'octave en douze demi-tons égaux. Il introduit dans chaque gamme médiévale des tempéraments tendant vers l'égal. Cela n'est pas du goût des théoriciens  attachés à la dimension psychologique et expressive de chaque échelle tonale ou modale: cette dimension de sens servait en effet les intérêts de l'église luthérienne dans son entreprise de moralisation de la société à travers une musique qui collait parfaitement aux textes liturgiques. Bach d'ailleurs avait adopté ces repères.
Ut majeur était la gamme de la décision et de la volonté, ut mineur celle du désespoir. Ré majeur la gamme de la célébration de la vie, ré mineur celle de la foi.
Mi majeur celle de la gaieté bucolique, mi mineur celle de l'hostilité du monde etc.

Je vous renvoie à un très intéressant tableau de signification des tonalités et leur orchestration possible selon ( entre autres) Charpentier, Rameau, Mattheson
Huygens, Sauveur, Fisher, Mattheson, Rameau, emboitent derechef le pas à Werckmeister. Johann-Caspar-Ferdinand Fischer fait éditer en 1702 son Ariodue Musica, recueil de vingt petits Préludes et Fugues abordant 19 tonalités. Seules les plus chargées d'altérations manquent encore (ré bémol majeur, si bémol mineur, mi bémol mineur, fa dièse majeur et sol dièse mineur). Johann Mattheson publie à son tour en 1719 un traité d'exercices d'harmonie et de basse continue dans les vingt-quatre tonalités majeures et mineures. Sa préface affirme avec assurance, et le temps lui donna raison, que " Dans cent ans, pour autant que le Jugement dernier ne s'y oppose pas, les musiciens traiteront fa dièse majeur et ut dièse mineur avec autant d'aisance que nos organistes de village jouent aujourd'hui en ut majeur ".
Bach enfin,  qui comprend les possibilités immenses qu'apporterait l'égalisation  du tempérament à l'écriture musicale. Longtemps encore cependant les orgues continueront de jouer sur les anciens tempéraments: on ne peut sans cesse modifier la longueur de leurs tuyaux ! ( Sur ce sujet une page délicieuse de Dom Bedos) .

Mais le clavecin et le clavicorde peuvent enfin se promener dans les vingt-quatre tonalités.
C'est à leur intention qu'est composé Le Clavier bien tempéré, l'un des trésors de l'intelligence créatrice humaine. Il contient vingt-quatre Préludes et Fugues  composés par couple, dans les vingt quatre tonalités majeures et mineures de la gamme chromatique. L'ouvrage est à la fois une fête à la technique du clavier, un manifeste du tempérament égal mais aussi un répertoire des styles et danses Européens depuis le moyen age. On dirait aujourd'hui une compilation...



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                                                 Toile de Friedrich


On a reproché à cette oeuvre monumentale d'avoir freiné, voire mis un terme définitif à l'essor des musiques non tempérées et des musiques modales.  En vérité, Bach  n'a jamais pris parti dans les querelles d'acousticiens  et on sait même qu'il continua de composer pour clavecin et clavicorde accordés au tempérament inégal. Il vivait simplement avec son temps et avec ses exigences d'homme de foi.

Le Clavier bien tempéré est à ce titre une oeuvre d'une richesse symbolique inépuisable.
Il comporte autant de tonalités que d'apôtres autour du Christ. Construit sur des oppositions formelles ( Prélude-Fugue, Majeur-Mineur, Harmonie-Contrepoint etc) il reprend à son compte le manichéisme cher à la Bible qui opposait Bien-Mal, Homme-Dieu, profane-sacré etc.


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                                                                  La Cène, Michel-Ange.


De nombreuses exégèses ont été faites, analyses, remaniements, interprétations , éditions et rééditions commentées de cette oeuvre magistrale dans laquelle Bach avait soigneusement omis d'indiquer les tempi et nuances
. Comme tous les musiciens de son temps, il faisait absolue confiance dans le bon goût des interprètes et leur culture musicale. Tout musicien intelligent du texte devait à la simple lecture d'une partition en déduire le tempo, les nuances et caractère, souvent liés aux racines dansées de l'oeuvre.

Le premier livre du Clavier bien tempéré a été écrit en grande partie à l'intention de son élève préféré, son fils
Wilhelm Friedrich alors âgé de onze ans. On imagine le talent de l'enfant... Dans d'autres pièces plus simples destinées à ses petits élèves, Bach avait noté les doigtés. Jusqu'alors, on jouait des instruments à clavier avec seulement quatre doigts (index, majeur, annulaire auriculaire). Bach va inventer pour cette occasion l'utilisation du pouce et son passage sous la paume. Cela va révolutionner la technique du clavier dont les musiciens romantiques ne cesseront de reculer les limites .

Dans ce grand-oeuvre Bach atteint des sommets d'architecture, une perfection formelle mais également une puissance expressive et émotionnelle qui restent toujours d'actualité.

Ce grand homme blessé par la perte si prématurée de sa mère puis de son père gardait une plaie ouverte au fond de lui, que seule la beauté des oeuvres, leur achèvement, leur construction en système clos sur eux-mêmes pouvait consoler, voire rassurer.  Il ne faut pas chercher ailleurs ce penchant pour la circularité, l'ordre, la rigueur: comment un être humain peut-il survivre à de si grands deuils s'il ne reconstruit pas un monde cohérent et qui tienne debout?
Au fur et à mesure que  l'oeuvre avance,  elle s'enrichit de passages de virtuosité qui ne sont jamais gratuits mais procèdent d'une volonté pédagogique: qui avait joué ce livre pouvait aborder toutes les difficultés connues à l'époque dans la technique de clavecin, de clavicorde ou d'orgue et il est vrai que le Clavier bien tempéré reste pour beaucoup de pianistes ou clavecinistes leur Bible quotidienne. Il a en tous cas défini les contours des deux siècles de musique qui suivirent et permis l'explosion de la musique orchestrale très modulante de l'époque romantique.

Pour clore cette page, trois beaux extraits. ( il me fut douloureux de choisir...)

Prélude et Fugue n° I en ut majeur
 


Prélude et fugue n° X en Mi  mineur

 

Prélude et Fugue n° XIII en Fa dièse majeur




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Ceux qui aimeraient en savoir davantage sur chaque couple Prélude/Fugue peuvent dès à présent en écouter sur deux pages successives l'intégrale commentée par mes soins
dans la merveilleuse version de Sviatoslav Richter.
C'est ici:

Préludes et Fugues I à XII


Préludes et Fugues XIII à XXIV


Ceux qui préfèrent se passer des commentaires pourront eux aussi écouter l'intégrale de cette oeuvre avec juste pour chaque dyptique un rappel de la signification psychologique de la tonalité qui lui est affectée.


La play-list est ici.


Bonne écoute et bonne visite!




 

2 commentaires:

Viviane Lamarlère a dit…



Je viens de consacrer une heure à lire et écouter ces pages. Quelle somme ! Quelle faveur vous nous accordez une fois encore à travers le partage de vos disques et oeuvres préférés.

On sent une grande proximité avec l'ouvrage. Une histoire commune très longue.

Finalement, ce Clavier bien tempéré a - t - il été écrit pour clavecin ? pour orgue ? pour clavicorde ?

Je reviendrai me perdre dans ces notes. Souvent.

Amitiés,



Joubert
Commentaire n°1 posté par Joubert le 22/09/2010 à 13h08

C'est gentil d'avoir redécouvert ici cette oeuvre que vous connaissiez déjà ;o). Pour ce qui est de la conception de l'oeuvre, Bach écrivait pour les instrumens de son temps. Le frontcispice de la première édition de cette oeuvre mentionnait le dessin de l'orgue, du clavecin, du clavicorde, pereuve que Bach pensait le mot " clavier " dans un sens générique. Certains préludes et fugues vont à l'orgue, d'autres au clavecin, d'autres au clavicorde, tous peuvent sans souci être joués au piano. Merci Joubert!
Réponse de Russalka le 24/09/2010 à 07h57

Ah ! voilà le tableau des significations des tonalités ! Et finalement tout le monde n'est pas du même avis !... De plus cela s'applique à un clavier non encore parfaitement "tempéré". En passant, magnifiques ces toiles de Friedrich, particulièrement celle qui représente la nuit.
Commentaire n°2 posté par Valentine le 22/09/2010 à 15h03

Tout à fait, d'où la perception des couleurs de ces tonalités absolument différentes, voire opposées parfois!
J'adore Friedrich, pas vraiment l'époque de Bach mais il collait au propos ;o)) Bisous et merci!
Réponse de Russalka le 24/09/2010 à 08h08

Viviane Lamarlère a dit…



Merci, quel plaisir de connaitre ces merveilles avec toi !
Commentaire n°5 posté par marlou le 23/09/2010 à 08h11

Et quel plaisir qu'elles te touchent!
Réponse de Russalka le 24/09/2010 à 08h27

Un très bel article , très documenté seulement comme je suis nouveau né dans cette matière, je repasserai lorsque je serai au point pour tout comprendre. j'ai admiré la cène de Michel-Ange et surtout la première toile de Friedrich. Connais tu le nom de la toile ? Elle pourrait m'aider à retrouver l'inspiration . Bises
Commentaire n°6 posté par aimela le 23/09/2010 à 11h02

Les toiles de Friedrich sont exceptionnelles et malheureusement peu connues. Dommage car il y a prescience du suréalisme dans certaines d'entre elles. La première toile s'appelle le Cimetière abandonné. Tout simplement ;o))
Bises et merci Aimela!
Réponse de Russalka le 24/09/2010 à 08h29