mardi 5 février 2013

Musique, Peinture, Poésie, Penser * 45 * Bach, 10: les concertos brandebourgeois


 

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Il était une fois un tout petit royaume aux terres très  pauvres et dirigées avec distraction par un marquis au nom de Christian Ludwig, margrave de Brandebourg. Qui aurait pu imaginer que ce petit royaume et son prince distrait laisseraient trace dans l'univers musical ? Et pourtant...

Un jour de 1719, le margrave rencontra dans sa bonne ville de Berlin un musicien qui venait y chercher un grand clavecin pour son propre royaume. L'altesse sans doute conquise par ce " diable d'homme " lui passa commande de musique. Commande imprécise bien sûr.

Si le marquis de Brandebourg oublia très vite sa demande, il n'en fut rien de Bach qui au cours des deux années suivantes, pourtant marquées par la disparition de sa chère Maria Barbara,  réunit quelques concertis et des pièces éparses composées à Weimar et les retravailla d'arrache notes. Puis les envoya au Prince avec une dédicace d'une humilité rare et rédigée en français comme il se devait à la cour de Berlin. La France rayonnait alors ...

Il semblerait qu'il n'en ait jamais reçu paiement ni même remerciement... Cela importait-il à Bach qui, à la cour de Köthen, recevait  un salaire deux fois supérieur à celui de ses prédécesseurs ? Oui, sans doute. Le prince de Köthen  était sur le point de se remarier avec une jeune femme totalement fermée aux arts et jalouse de  son  intimité complice et musicale avec Bach. Il n'est pas impossible que Bach ait espéré, en vain, se placer pour un futur poste à Berlin.  C'est donc à Köthen, ville toute  vibrante de curiosité, que furent créés les six concertos Brandebourgeois avant de s'envoler vers la postérité.





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Loin de la palette uniforme et douce de cette toile de Daniel Nikolaus Chodowiecki, célèbre entre autres pour sa gravure d' une antique porte de Brandebourg, les concertos du même nom sont foisonnants de couleurs.


Depuis longtemps Bach recopiait tout ce qui tombait sous sa plume.
Une vingtaine de concertos de Vivaldi, de Telemann, de Marcello furent ainsi transcrits de sa main pour le clavecin et l'orgue. Il s'y imprègna seul, en autodidacte qu'il était, à la forme toute neuve du concerto italien qui le charmait de son équilibre. Il en adopta pour ces Brandebourgeois la structure en trois mouvements ( hormis le concerto n° 1 qui en comporte quatre) : un mouvement lent  encadré de deux sections rapides.

L'Italie était considérée comme le pays moderne en matière de musique et Bach, en homme de la réconciliation entre le passé et son époque et en compositeur prolifique, ne voulait pas être en reste. Son chef-d'oeuvre en six concertis est donc probablement tout ce qui nous est parvenu de pièces innombrables du même genre et hélas perdues.

Ce ne sont ni des concerto grosso, ni des concertos à plusieurs solistes mais des pièces à l'architecture et aux desseins toujours inédits, utilisant les oppositions de timbres ( trois cors, deux hautbois et un violon dans le concerto n° 1) les oppositions de masses et pupitres ( trois violons, trois altos, trois violoncelles dans le concerto n°3 ) ou les oppositions de quelques instruments spécifiques au reste de l'orchestre mais aussi entre eux ( une flute, un violon et un clavecin dans le concerto n° 5). D'ailleurs chacun de ces concertos brille de ses propres feux, qui sont sans commune mesure avec ceux de ses voisins. L'oeuvre en totalité opère une synthèse du style concertant de son époque mais également des styles de toute l'Europe. Quel tour de force et quelle ouverture d'esprit!


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Je ne vous ferai pas écouter l'intégrale, mais une bonne partie. Nous découvrirons dans quatre versions différentes les concertos n° 3, n° 5 et n° 6.


Le concerto Brandebourgeois n° 3 BWV 1048 en Sol majeur, le plus populaire des six, oppose sans cesse trois groupes ou choeurs instrumentaux (pour reprendre un terme de Gabrielli) de trois musiciens  qui laissent parfois s'échapper un soliste. Tous y tiennent une place équivalente qui concourt au sentiment d'équilibre, de plénitude et de puissance. J'ai choisi la belle lecture qu'en donne 
Jeannette Sorrell :

Le premier mouvement opte pour la forme aria da capo ( air avec reprise ou A-B-A)


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/1-09_Brandenburg_Concerto_No_3_in_G_major_BWV_1048__I_Allegro.mp3


Le deuxième mouvement est noté sur la partition sous forme d'une succession de deux accords - pour la petite histoire une cadence phrygienne qui était très prisée à l'époque baroque - et débrouillez-vous! La plupart du temps ce mouvement est réalisé sous forme d'une improvisation libre au clavecin quand il n'est pas tout simplement évincé!  Ici, l'interprétation très originale placée sous la direction de la claveciniste  Jeannette Sorrell fait converser les divers protagonistes.

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/1-10_Brandenburg_Concerto_No_3_in_G_major_BWV_1048__II_Adagio.mp3


Le troisième mouvement est marqué du signe de la danse populaire allemande ( Laendler) à 12/8 enlevée et joyeuse.

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/1-11_Brandenburg_Concerto_No_3_in_G_major_BWV_1048__III_Allegro.mp3

Canaletto.jpg


Le Concerto Brandebourgeois n° 5 BWV 1050 en Ré majeur ne se construit pas sur des ruines comme pourrait le suggérer la toile ci-dessus, l'une des moins connues de Canaletto.
Au contraire, tout en respectant la forme en usage à l'époque il est le premier témoignage du concerto pour clavecin soliste.  Le  compagnon de prédilection de Bach sort enfin ici de sa tache de basse continue pour devenir l'instrument concertant par excellence. C'est d'ailleurs Bach qui tenait la partie clavecin lors de la création de ce concerto. La place éminente accordée au clavier dans cette oeuvre épochale devait avoir des répercussions formidables  dans la musique concertante et ce jusqu'à nos jours.


Je vous en offre à chaque fois et pour chacun des trois mouvements deux interprétations. La première date de 1960 et est dirigée par Karl Ristenpart à la tête de l'orchestre de la Sarre. La seconde, celle de l'ensemble I Barocchisti est toute récente et donc inspirée des découvertes en matière de sonorités et interprétation baroque. En particulier l'utilisation d'un diapason un demi ton inférieur.  Il y en aura ainsi pour toutes les sensibilités.


Le premier mouvement pourrait faire penser à un concerto grosso de la plus pure facture  qui réunit flute, cordes, clavecin jouant à hauteur et dignité égales. Très vite cependant le clavecin surgit de son rôle d'accompagnateur et sa solitude de soliste trouve éclatante confirmation dans la longue cadence finale ( section en solo ) qui donne idée du génie improvisateur de Bach

       Ristenpart:

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/01_Allegro_-_Concerto_Brandebourgeois_No5_BWV_1050_1.mp3


       I Barocchisti:

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/01_Brandenburg_Concerto_No_5_In_D_Major_BWV_1050_-_Part_I_JS_Bach.mp3

Le deuxième mouvement pose une mélodie très chantante sur une rythmique obsédante.
      Ristenpart:

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/02_Affettuoso_1.mp3

      I Barocchisti
:
http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/02_Brandenburg_Concerto_No_5_In_D_Major_BWV_1050_-_Part_II_JS_Bach.mp3


Le troisième mouvement est une gigue à la française qui utilise beaucoup le style fugué.
L'apparition en nappes sonores de certains instruments est de ce fait un vrai délice. Belle manière en tous cas de concilier en un seul mouvement les styles de toute l'Europe musicale!
      Ristenpart:

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/03_Allegro_1.mp3


      I Barocchisti
:


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/03_Brandenburg_Concerto_No_5_In_D_Major_BWV_1050_-_Part_III_JS_Bach.mp3




bilweimar.jpg



Le Concerto Brandebourgeois n° 6
trouve ses racines à Weimar dont vous voyez ci-dessus une bien jolie représentation d'époque.  Sans doute le plus ancien de tous quant à la conception il est aussi le plus résolument inventif dans la facture. Ne serait-ce que parce qu'écrit uniquement pour cordes et continuo de clavecin, mais surtout cordes graves excluant le violon et mélangeant les instruments anciens comme la viole de gambe et la basse de gambe et les instruments modernes comme l'alto et le violoncelle. Il est un véritable manifeste en faveur de la réconciliation entre instruments anciens et modernes.
Bach tenait la partie de l'alto et confia celle de la viole de gambe au prince de Köthen.
Je vous en offre le dernier mouvement dans  très belle interprétation de Jeannette Sorrell puis celle, plus colorée, plus enlevée et qui a ma préférence, de Jordi Savall et du concert des Nations
 Il s'agit d'une gigue à l'italienne, donc non fuguée comme l'étaient souvent chez Bach les gigues alla francese. 

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/2-03_Brandenburg_Concerto_No_6_in_B_flat_major_BWV_1051__III_Allegro.mp3

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/19_Concerto_VI_en_Si_Bemol_Majeur_BWV_1051__III_Allegro.mp3
Et en bonus le
premier mouvement du concerto Brandebourgeois n° 1 par Jordi Savall encore une fois.  Il donne idée de la totalité des pupitres dont disposait Bach à Köthen, en particulier au niveau des cuivres et des bois pour lesquels ce concerto fut composé et surtout de la couleur de son orchestre puisqu'ici sont joués des instruments d'époque ou copies fidèles. Les défauts de justesse des cors ne manqueront pas de vous sauter à l'oreille mais ... quel charme!
 

3 commentaires:

Anonyme a dit…



Encore un passionnant article. Je ne connaissais pas la cadence phrygienne ! C'est une sorte de repos sur le 5e degré ici ? Mais je suis surprise que tu dises que le 3e est le plus connu : je croyais que c'était le 5e. Cela dit, à part le 5e j'ai beaucoup entendu aussi le 2e, avec sa petite trompette... Merci de tous ces détails et de toutes ces comparaisons ! Evidemment j'aime mieux Ristenpart qui correspond à mes habitudes, et l'interprétation baroque me heurte surtout dans le premier mouvement à cause de leur manie d'avoir un train à prendre. Mais dans le second mouvement je dois reconnaître qu'ils sont vraiment très bien, car les sonorités (violons, flûte à bec) sont d'une grande tendresse.
Commentaire n°1 posté par Valentine le 23/10/2010 à 15h53

Pas réellement, la cadence phrygienne résulte de la succession du premier renversement d'un accord mineur ( prenons La mineur: DO-MI-LA ) vers un accord parfait majeur ( prenons La majeur: LA-DO#-MI)

Le cinquième concerto est le pus connu parce que sans doute le plus accessible. Personnellement je l'adore ainsi que le troisième mais comme le dit Merlin plus bas, quand j'en écoute un je les écoute tous car leur unité dépasse leurs divergences stylistique. Je me doutais que tu préférerais Ristenpart, ici toutes les interprétations me touchent parce que toutes ont quelque chose à dire et dans le fond, c'est le propre de la musique de Bach... Oui, c'est vrai que tout est joué souvent plus rapidement mais cela répond à la réputation de bach qui- parait-il- jouait à tout berzingue et avec une virtuosité qui laissait chacun pantois... Bises, je te réponds demain par Mp, nous sommes dans la configuration d'un PC pour Bruno pour son boulot et nous qui sommes MAC à fond, cela ne nous est pas simple: la lenteur, les bugs, la complication du système là où MAC est si rapide et intuitif etc...Contente que certains mouvements t'aient touchée!
Réponse de Russalka le 24/10/2010 à 14h12

Anonyme a dit…



Pour tout dire en deux mots à propos du concerto n° 5 :

Ristenpart ou Barocchisti, les deux ensembles me plaisent beaucoup car j'y entends la même mélodie avec - à chaque fois - une sensibilité et un enjouement différents.

J'ai tendance à m'imposer une mélancolie plus Dürérienne avec Ristenpart et à avoir davantage envie de danser et de me réjouir avec Barocchisti mais chacun son goût en la matière !

Je confirme que le n° 5 est le plus connu (en tout cas à mes oreilles) même si j'ai l'habitude d'écouter les concertos (ti) brandebourgeois en entier sans la moindre fatigue ni agacement. Je pense que c'est un tout !

Pour résumer, c'est génial et l'article lui aussi est génial. Je ferai un récapitulatif de mes impressions sur l'ensemble de tes articles sur Jean Séb Viviane. Et dès aujourd'hui, je t'en remercie car ils sont un beau cadre musical et artistique de ce qu'il est bon de savoir sur cet immense musicien.

Bon dimanche !
Commentaire n°2 posté par Merlin le 23/10/2010 à 21h11

Tu me réjouis en me disant cela car je le vis de la même manière. parfois des interprétations me laissent sans réaction, froide comme on dit. Mais la plupart du temps, chacune éveille une petite part de moi qui n'est pas forcément incompatible avec une autre. Oui, l'interprétation de Ristenpart avec ce grand orchestre de grands solistes ( chacun des instrumentistes de cet orchestre a fait par ailleurs une immense carrière de soliste) est souvent teintée de mélancolie et je reconnais entre mille la sonorité de cet orchestre dans lequel j'ai TOUTE l'oeuvre de Bach enregistrée.

Comme toi, quand j'écoute un concerto Brandebourgeois, je ne puis m'empêcher d'écouter tous les autres. Effet du "par coeur? " Lorsque j'entends la fin du troisième, le quatrième s'enchaîne quasi mécaniquement dans ma tête et avec une grande logique. On ne peut échapper à cette rassurante logique quand on connait Bach.Et tu as raison là encore, c'est un tout, réuni avec une grande intelligence par celui qui, à partir d'oeuvres éparses, a ( re) composé l'unité.

Merci à toi de cette écoute, et puis en cadeau, une oeuvre que j'adore, pour sa douceur, sa tendresse avec la mienne qui s'envole vers toi, le concerto en la mineur pour violon flute et clavecin, BWV 1044, adagio, par I Barocchisti. L'écho si naturel entre les trois instruments, cette manière si simple de " redonder " me laisse à chaque fois émerveillée...

Anonyme a dit…



Bonjour Viviane,

Que tout cela est passionnant. j'avoue que ma culture musicale est incomplète. J'écoute, j'apprécie mais ne fouille pas les détails de la création ou de la vie du musicien ( chose que je fais avec les peintres ). vraiment très intéressant. Vu l'heure, je ne peux pas écouter. J'aurais donc le plaisir de revenir sur ton article si riche un plus tard.

Je te souhaite un bon dimanche

Martine
Commentaire n°3 posté par Martine le 24/10/2010 à 04h40

Tu sais j'ai mis longtemps à lire les biographies des peintres alors que en toute oeuvre, nous devrions prendre soin de l'épaisseur humaine avant de nous plonger... Merci à toi de ce temps pris.
Réponse de Russalka le 24/10/2010 à 14h25

Toujours des articles très intéressants qui m'ouvre l'esprit sur autre chose que la peinture et le théâtre. tu sais à quel point, j'ai du mal à écouter de la musique mais avec ta patience et ta ténacité, je peux écouter quelques petits morceaux sans que je me sauve de mon ordi. si je n'ai pas tout écouté jusqu'au bout ( 5 et 6) lj'ai pris plaisir avec les 3 mouvements du concerto n° 3 ainsi que le premier mouvement du concerto n°1 qui me vont mieux aux oreilles , Je fais des efforts , c'est bien n'est-ce pas ? Bises
Commentaire n°4 posté par aimela le 24/10/2010 à 10h44

Te lisant, je me dis que tu vas totalement accrocher à Haendel, qui est brillantissime. oui, tes efforts sont grandement récompensés, je suis certaine qu'un jour tu écouteras une de ces oeuvres posées ici et te diras " ça, je connais et j'aime". Ce n'est pas pour rien que les compositeurs faisaient jouer deux fois leurs oeuvres en concert ( reprise) c'est parce qu'il faut du temps en musique pour accueillir. Merci à toi d e l'avoir pris et d'aller ce chemin qui j'en sui certaine, t'apportera beaucoup!
Réponse de Russalka le 24/10/2010 à 14h29