mercredi 6 février 2013

Musique, Peinture, Poésie, Penser * 49 * Bach, 14: le concerto italien




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   La danse des heures de Bartolozzi



Les nuances douces du tableau qui précède évoquent une danse aux ritournelles enjouées et délicates, qui semblerait tourner pour l'éternité mais dont chaque pas serait comme une nouveauté.
Ainsi est, dans son esprit profond,  le Concerto dans le goût italien de Jean-Sébastien Bach. Chantant, dansant, inspiré, laissant dans l'âme le souvenir vif de mélodies et rythmes emplis de charme.

Publiée en 1735, c'est une oeuvre de la période de Leipzig. Année jubilante, créative, inventive.

Cette année là, Linné publie son herbier: L'époque est à la rationalisation. Et à la compilation des connaissances. Bach n'échappe pas à cet esprit, qui va mêler habilement dans son concerto l'art polyphonique allemand au brio de l'école italienne dont il est friand depuis sa découverte des concerti de Vivaldi.



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Cette année-là naît son fils, Jean-Chrétien.

Et bien que Bach soit resté assez fermé à ce qui se passait hors les frontières de l'Allemagne, on ne peut omettre afin de situer le climat de créativité familiale, artistique, scientifique et littéraire de parler du Marivaux de la maturité dont la pièce " La mère confidente " est créée cette année-là par les comédiens Italiens. Ici l'intégrale de cette oeuvre délicieuse.


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                                     Tombe de maître André du peintre Claude Gillot


L'oeuvre est conçue pour un clavicembalo à deux claviers et Bach est très clair là-dessus: il l'indique expressément sur la première page de son recueil... Pas question d'orgue ou de clavier au sens générique. Un clavecin à deux claviers sinon rien!

Cette précision est exceptionnelle ( on ne la retouvera chez Bach que quelques années plus tard, dans l'édition des variations Goldberg) mais elle annonce les précautions des artistes qui le suivront, spécialement dans le détail des nuances dont jusqu'alors les compositeurs comptaient sur le savoir-faire des interprètes et leur honnêteté musicale pour jouer la plus adaptée au contexte. L'indication de ces nuances suffit d'ailleurs à elle-seule à nous confirmer le choix d'un clavecin à deux claviers. Les nuances forte ( correspondant aux tutti de l'orchestre) jouées sur un ou deux registres du clavier inférieur, les nuances piano ( correspondant aux lignes mélodiques des soli )   jouées sur le clavier supérieur.


Pourquoi d'ailleurs le terme Concerto pour une oeuvre qui est prévue pour un clavecin soliste que n'entoure aucun orchestre? Tout simplement parce que  Bach réussit ici le tour de force de faire chanter son instrument comme un soliste et/ou comme l'orchestre qui l'accompagnerait.

Il va pour cela user de procédés fort proches du concerto grosso italien. Trois mouvements, deux mouvements rapides entourant un mouvement lent. L'usage des deux claviers avec leurs couleurs spécifiques indiquent à l'auditeur les moments orchestraux et ceux qui sont dévolus à la partie " soliste ". Sans doute tenons-nous ici l'oeuvre dans laquelle Bach réussit le mieux la synthèse entre la limpidité mélodique " à l'italienne " et la solidité de la construction polyphonique " à l'allemande ".

Mais assez annoncé!



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Annonciation d'Antonello de Messine



Le premier mouvement, en Fa majeur et à deux temps, est construit autour d'un thème enlevé  censé être joué par l'orchestre et qui dure une trentaine de mesure. A noter que ce thème réapparaîtra à la fin du mouvement dans son intégralité. Entre temps, il va parcourir dans différentes tonalités la totalité du premier mouvement, séparant ou accompagnant les parties " solo ". Les parties orchestrales relèvent d'une écriture verticale ( succession d'accords ) et les parties solo d'une écriture horizontale ( mélodie accompagnée)

Je vous en propose deux versions. La première pour clavecin sous les doigts puissants, joyeux, intelligents, d'une précision sans défaillance de Scott Ross. ( Pour ceux qui ne peuvent lire les dewplayers, en cliquant sur le nom de l'interprète, lien direct en MP3)

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/01_Italian_Concerto_in_F_Major_BWV_971__I_Allegro.mp3
 
La seconde pour piano dans la lecture majestueuse et enjouée, d'une élégance formidable,  d'Alfred Brendel.


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/01_Italian_Concerto_in_F_BWV_971__1_Allegro.mp3

Le second mouvement en Ré mineur et à 3 temps est, à mon sens, l'un des plus beaux mouvements lents jamais écrits pour un soliste. Une mélodie très nostalgique s'y déroule de manière inéluctable sur une basse italienne en pizzicati qui donne à l'ensemble du mouvement, écrit en deux parties bien distinctes,  son caractère à la fois discret et dramatique.
A l'intérieur de chaque mesure, du début jusqu'à la fin, la note la plus grave jouée par la main gauche est accentuée et répétée deux fois. On sait que dans la stylistique de Bach, la répétition des notes avait à voir avec l'énonciation de la loi divine. En est-il de même ici? il règne un tel climat de méditation presque proche de la prière qu'on peut se poser la question d'une méditation religieuse.

Toujours les deux mêmes interprètes:

Scott Ross au clavecin, que personnellement je trouve un petit peu rapide sur ce mouvement.

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/02_Italian_Concerto_in_F_Major_BWV_971__II_Andante.mp3



Alfred Brendel
au piano, à peine encore au-dessus du tempo idéal mais un peu trop maniéré par moments dans son jeu des nuances, un peu trop " rubato"... Mais quelle belle sonorité! Et quelle émotion dans chaque note...

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/02_Italian_Concerto_in_F_BWV_971__2_Andante.mp3



Le dernier mouvement
en Fa majeur et à deux temps est tout simplement éblouissant. Il est écrit sur le même plan que le premier mouvement: un thème posé d'emblée, qui alterne tout du long passages orchestraux et passages solistes, puis est redit à la fin. Mais contrairement au premier mouvement dont les tutti sont construits sur des successions d'accords, ce troisième mouvement s'élabore autour de la gamme ascendante de Fa majeur joyeusement lancée dès la première mesure. Cette gaieté ne prend fin qu'avec la dernière note. Les passages aux motifs moult fois répétés, presque bégayants,  sonnent comme une de ces danses populaires dont les motifs sont rejoués et rejoués sans cesse afin de laisser danseurs et musiciens plonger dans le bonheur de ces phrases ou pas qui grisent un peu l'âme...

Toujours avec
Scott Ross au clavecin. L'artiste sait ici merveilleusement faire ressortir ces ritournelles ( dont je parlais au tout début de l'article ) aux couleurs si diverses à chaque fois:

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/03_Italian_Concerto_in_F_Major_BWV_971__III_Presto.mp3


Puis
Alfred Brendel qui choisit ici le tempo idéal pour ce mouvement, tout en légèreté et finesse. Et un remarquable jeu de la main gauche que l'on n'entend pas toujours avec autant de clarté.

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