mercredi 6 février 2013

Musique, Peinture, Poésie, Penser * 51 * Bach, 16: les concertos pour clavecin

Rigueur des rues tracées au cordeau pour une ville austère dont vous pouvez voir ci-dessus l'école de l'Eglise Saint Thomas telle que dessinée par Félix Mendelssohn .

Et même si Bach y est logé gratuitement, son salaire est pour l'époque l'équivalent de celui d'un ouvrier dans la maçonnerie. Mais c'est davantage le mépris qu'on lui témoigne que ce ravalement au rang d'un modeste employé qui le mâche parfois... Quelle chute après les faveurs et la complicité partagée avec le Prince de Cöthen! On lui demande tant et avec tant d'indifférence pour son génie créatif. Responsable de l'enseignement musical des pensionnaires des quatre églises de la ville, ce qui correspond à plusieurs centaines de jeunes choristes et d'instrumentistes dont certains, brillantissimes, l'aideront à mettre sur pied ses oeuvres qui parfois étaient jouées après une seule et unique répétition, responsable de la musique des offices et il produira des années durant une à deux cantates par semaine, responsable de la formation des précepteurs... Le tout au service d'une municipalité pas du tout compréhensive de ses besoins et en subissant les insultes et rabaissements continuels de l'organiste local, un dénommé Görner.

Le prédécesseur de Bach était avocat et parlait l'hébreu. Bach n'a aucune  formation universitaire et cela lui est d'emblée reproché. Pourquoi fait-il alors ce choix qui le contraint? Parce qu'il voudrait que ses enfants ne soient pas à leur  tour un jour insultés de ce manque et puissent se rendre à l'université.
Celle de Leipzig est réputée. Et Bach aime par dessus tout ses enfants.

Pour se remettre aussi au service de la musique sacrée si négligée à Cöthen.

Ses partisans vantent ses mérites de claveciniste, ses détracteurs lui font passer un examen de théologie, la communauté interdit au passage à sa femme cantatrice de chanter à l'église et l'embauche finalement sous condition qu'outre ses  fonctions de maître de musique il enseigne le latin. De fait, cette période difficile sera cependant riche de grandes et belles oeuvres: les cycles de cantates dont nous avons parlé, les Passions dont nous parlerons, et entre autres les Concertos pour clavecin dont il est question aujourd'hui.


3manhpschd.jpg

C'est au Café Zimmerman  - et peut-être au-dehors dans la brise  du soir comme ci-dessus ou dans l'esprit plus intimiste de ce concert  de chambre peint par  Nicolas Lancret -


nicolas-lancret-concert.jpg

C'est donc au café Zimmermann que furent créées les oeuvres profanes de l'époque Leipzig.

Le propriétaire du lieu est amateur de musique et possède lui-même de beaux instruments qu'il met à disposition des artistes. Depuis Weimar ou Köthen, Bach possède dans ses fonds de partitions si tendrement et fidèlement recopiées chaque jour par sa jeune épouse de quoi écrire des dizaines de concertos pour clavier et divers instruments. Le concerto Brandebourgeois n° 5 comportait une partie importante dévolue au clavecin, et Bach ne cesse, autant inspiré par les concertos de Vivaldi dont il aime le goût que par le style français dont il explore les danses, de penser à de grands concertos pour son instrument de prédilection.
Faut-il répéter que sans avoir jamais quitté son pays, il comprenait de tout son être la noblesse stylistique de la musique française à laquelle il restera attaché toute son existence et la sensualité dansante de l'Italie rien qu'en lisant ( ou même recopiant de la première à la dernière note) les partitions d'un Nicolas de Grigny ou d'un Vivaldi ?

Brillant violoniste il travaille à transcrire sur le clavecin la ligne de chant de l'instrument à cordes. Et pour cela, il sera sans doute l'un des compositeurs qui feront le plus évoluer les instruments à clavier en son temps.

Bach possédait clavecin, épinette, clavicorde et même un des tous premiers piano-forte, mais on sait qu'à Leipzig, il jouait volontiers sur cet instrument à trois claviers ( on devine ces trois claviers sur l'une des gravures ci-dessus) mais voici l'instrument en question:

clavecin-trois-clavier.jpg


Il ne détestait pas non plus se servir du clavecin à pédalier qu sonnait comme un orgue:


clavecin-a-pedale.jpg


Mais l'instrument qui avait sa préférence, pour la douceur et la rondeur sonore était cet étonnant clavecin luth, construit spécialement à sa demande par son cher ami le grand facteur  d'orgues et de clavecins  Zacharias Hildebrandt. Je vous laisse apprécier la beauté de cet instrument rare dont la forme invite naturellement au voyage musical avec sa coque de bateau et son léger étayage:



lutehpschdhulge.jpg


Numérotés BWV 1052 à BWV 1065, les concertos pour clavier de  Jean-Sebastien Bach sont écrits pour clavecin, cordes et continuo.
On en dénombre donc treize. Sept pour un clavecin, trois pour deux clavecins, deux pour trois clavecins et un pour quatre clavecins.
Ils sont construits sur le modèle du concerto à l'italienne, dont il aimait l'équilibre et  certaines constantes comme les récitatifs descriptifs, les ritournelles si violonistiques propres au concerto grosso,  cette symétrie recherchée dans le langage et dont je vous rappelle la structure: trois mouvements successivement Vif-Lent-Vif.

On y retrouve souvent des thèmes utilisés par ailleurs. Sont mis ainsi à contribution  dans les deux premiers concertos les cantates ( BWV 49 et 169 ou 146 et 188 pour ne citer qu'elles) le concerto pour violon BWV 1042 dans le troisième concerto, le quatrième concerto Brandebourgeois dans le sixième concerto, le concerto pour violon BWV 1041 pour le septième et un concerto pour 4 violons en si mineur de Vivaldi pour le dernier.


J'ai choisi de vous faire écouter intégralement trois d'entre eux.

Le choix de l'interprétation sur piano , clavicorde ou clavecin est toujours difficile. Pour le concerto en Fa mineur, c'est un concerto que j'ai souvent joué sur mon propre instrument, le piano, donc spontanément je recherche les sonorités qui naissaient sous mes doigts. Pour les autres, j'ai privilégié des instruments plus anciens mais il va sans dire que ces concertos peuvent aussi bien être interprétés sur nos pianos modernes que sur des clavecins d'époque. J'ai écouté bien des versions avant de choisir celles ci qui me semblent consensuelles. Les versions les plus récentes, alors même que je suis très attachée au style baroque et à ses recherches, m'ont paru très affectées, très gratuites. et pour tout dire ne méritant des prix que pour cause d'originalité...  je me suis donc repliée sur des lectures plus anciennes; ceci dit, si une version vous touche et que vous souhaitiez la voir mise en ligne , faites le moi savoir, je ferai mon possible...

lutehpschdhulge.jpg



Concerto pour clavecin, version piano en fa mineur BWV 1056par Kurt Redel et l'orchestre de Grenoble, au piano Abdel Rah
man El Bacha

Remaniement pour le premier et troisième mouvements d'un concerto pour violon en Sol mineur dont on a retrouvé des traces éparses, quant à la partie centrale lente elle est l'ouverture ( ou sinfonia) de la cantate
BWV 156 Ich steh mit einem Fuss im Grabe .
Une version très honnête, belle prise de son, une musicalité respectueuse sans effets de manche gratuits et un bel équilibre entre orchestre et soliste. Les deux mouvements rapides au caractère insistant s'articulent autour de l'immense douceur tendre de ce mouvement lent et jamais la virtuosité n'y est gratuite ni mécanique.

Premier mouvement qui affirme avec insistance la tonalité de Fa mineur qui au temps de Bach convenait aussi bien aux plaintes qu'à la tendresse. Ici la plainte est transcendée.

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/07_Concerto_en_fa_mineur_BWV_1056___Sans_indication_de_mouvement.mp3
Deuxième mouvement: si tendre...

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/08_Concerto_en_fa_mineur_BWV_1056___Largo.mp3

Troisième mouvement, presto et plein d'énergie.


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/09_Concerto_en_fa_mineur_BWV_1056___Presto.mp3




lutehpschdhulge.jpg



Concerto pour 2 clavecins,  en Do mineur BWV 1060
par l'English concert avec Trevor Pinnock et Kenneth Gilbert aux clavecins


Un concerto tonique lui aussi dans une version un peu ancienne mais qui a le mérite de ne pas tordre les phrases au prétexte de " faire baroque et original"...

Comme fa mineur, la tonalité de Do mineur se prête aussi bien à la tendresse qu'à la plainte. Ce concerto fut par ailleurs transcrit par Bach lui même pour violon et hautbois.

Premier mouvement: tout dans la pulsation inébranlable de l'orchestre, les deux clavecins posent d'emblée avec énergie une armure rythmique particulièrement solide aux ritournelles de l'orchestre et l'écriture très serrée ne laisse aucune place au repos.


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/2-13_Concerto_for_2_Harpsichords_in_C_Minor_BWV_1060__I_Allegro.mp3
Deuxième mouvement : un cousinage certain avec le mouvement lent du précédent concerto dans la simplicité et la beauté mélodique, que les deux clavecins jouent en canon,  ici reposant dans l'écrin des pizzicatis des cordes.

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/2-14_Concerto_for_2_Harpsichords_in_C_Minor_BWV_1060__II_Adagio.mp3


Troisième mouvement: Si le premier mouvement s'élançait joyeusement vers le haut dans un arpège fermement prononcé par les tuttis, ce troisième mouvement  entame sa course poursuite entre orchestre et solistes vers le bas, à travers un arpège brisé. La virtuosité des solistes y est plus éclatante, qui égrène roucoulades et traits sans discontinuer dans un climat général de danse paysanne aux temps forts bien posés. Toute l'Europe musicale se retrouve  ici dans la sensualité toute italienne du mouvement lent, l'art polyphonique allemand du premier mouvement et le sens de la danse typiquement français.


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/2-15_Concerto_for_2_Harpsichords_in_C_Minor_BWV_1060__III_Allegro.mp3

lutehpschdhulge.jpg



Concerto pour 4 clavecins,  en La mineur BWV 1065par l'English concert avec Trevor Pinnock et Kenneth Gilbert, Lars Mortensen et  Nicholas Kraemer aux clavecins


L'âme de Vivaldi rôde dans ce concerto qui est tout bonnement une transcription géniale de son concerto pour quatre violons en Si mineur opus III n° 10.

Premier mouvement: Même les couleurs de l'orchestre de violon de Vivaldi sont là! Le clavecin entame le mouvement avec ces ritournelles imitatrices de chants d'oiseaux si chères au prêtre roux puis s'ensuit une conversation construite comme une invention à quatre voix.

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/3-13_Concerto_for_4_Harpsichords_in_A_Minor_BWV_1065__I_Allegro.mp3


Deuxième  mouvement
Un climat plus dramatique sur des rythmes pointés à la française pour ce mouvement très nettement divisé en trois parties.

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/3-14_Concerto_for_4_Harpsichords_in_A_Minor_BWV_1065__II_Largo.mp3
Troisième  mouvement
  Un mouvement dansant et joyeux pour finir ce tour succint des concertis de clavecins. D'un bout à l'autre, sans se déjuger de son art, Bach y a rendu hommage à l'un de ses contemporains qu'il admirait le plus et qui l'a sans doute le plus influencé en musique profane...

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/3-15_Concerto_for_4_Harpsichords_in_A_Minor_BWV_1065__III_Allegro.mp3


Bonne écoute!






Aucun commentaire: