mercredi 6 février 2013

Musique Peinture, Poésie, Penser * 62 * La période classique, préliminaires






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         Nuit sur Venise de Guardi



La disparition de Bach, Haendel, Rameau, Vivaldi et Scarlatti aux alentours de  l'an 1750 fait de cette décennie en quelque sorte la frontière entre période baroque et période classique. Cette période va se prolonger environ jusque vers 1830, débuts de la période romantique. Pour autant il serait présomptueux de penser que cette école (ou style) a évolué au même tempo selon les arts (musique, arts plastiques, architecture, peinture) et lettres et même selon les pays.

La période classique a même quelque chose de fascinant dans sa multiplicité. Le philosophe Adorno faisait souvent remarquer que l'inter-pénétration de l'inspiration des compositeurs et des besoins sociétaux d'un public tout à fait nouveau, plus vaste, plus modeste et changeant, ont largement contribué au style purement viennois, fait d'une  dynamique quasi dialectique entre unité et diversité.

Pour aborder cette période on pourrait la diviser en trois grands courants fondateurs qui se succèdent voire, co-existent, et vont contribuer à en modeler les formes jusqu'à l'aboutissement d'un Mozart ou du premier Beethoven.

Le premier courant est celui du Style galant, mélodiste ou Rococco, dernière phase du style baroque, première du style classique.
Attaché à la prééminence de la mélodie très ornementée, soutenue par une harmonisation très simple, il reste léger, soucieux de symétrie et d'équilibre. Ses représentants les plus notables furent Telemann puis les italiens de la seconde moitié du XVIII ème siècle, dont Boccherini. Il pourrait être illustré par les délicieuses toiles de Watteau ou de Fragonard, comme celle-ci intitulé Le verrou. Quel merveilleux titre d'ailleurs pour compléter le propos sur une période charnière! Remarquez la légèreté du sujet, la symétrie presque parfaite entre la gauche et la droite du tableau, la complémentarité des nuances et couleurs choisies, l'ornementation volubile du drapé des tissus:

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Le deuxième courant est celui de l'Empfindsamkeit (ou exacerbation des sentiments ) né autour des écrits de Rousseau. Il  s'oppose jusqu'à l'improvisation libre et parfois même quelque peu déroutante (voire incohérente et désordonnée... mais Ô combien passionnante et prémonitoire de la puissance d'un Beethoven) au carcan rationnel des Lumières. Son plus fécond
représentant en est l'un des fils de Bach, Carl Philipp Emmanuel Bach.Il consacre la naissance, enfin, des indications de nuances précises sur la partition et pour cause: pour la première fois dans l'histoire de la musique, les oeuvres largement éditées et diffusées peuvent être interprétées en l'absence du compositeur.

Il pourrait à son tour être illustré par cette toile de Boucher aux arbres tourmentés et contrastes assez vifs:  Scène de forêt avec deux soldats romains. On ne sait dans cette toile ce qui est important. Le ciel changeant? Les personnages décentrés? Les arbres si divers qui brouillent le regard et même lui font violence de leur multiplicité de formes?

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 Scène de forêt avec deux soldats romains de Boucher

L'Empfindsamkeit
précède le troisième mouvement intitulé Sturm und Drang. Ces deux termes  signifient Tempête et Passion. Ils proviennent du titre d'une pièce allemande très engagée qui revendiquait comme le courant précédent les droits des sentiments et de la passion face à la raison toute puissante.
Mais au contraire de
l'Empfindsamkeit qui valorisait la création singulière et l'expressivité spontanée, le Sturm und Drang s'appuie sur des influences multiples et revendiquées elles aussi: la Bible, Shakespeare, Rousseau, la poésie populaire allemande. On y trouve une plus grande rigueur dans la composition, même dans les éclats des sentiments les plus exacerbés. Ce courant esthétique annonçait tout naturellement la période romantique.

Cette représentation du Déluge par Anne-Louis Girodet illustre bien le souci d'organisation formelle, les références historiques et le goût pour la dramatisation des faits et des émotions dans une opposition ombre et lumière très suggestive:


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La plupart des compositeurs du style classique ont été touchés par ce courant, qu'il s'agisse de Mozart, Beethoven, ou du jeune Schubert.
Mais les plus remarquables d'entre eux sont Gluck et  Haydn.

L'époque est à un changement radical des habitudes en matière de  "consommation " de musique. Des salles de concert, différentes des théâtres dédiés à l'opéra, sont créées et ouvertes à tous moyennant une petite participation qui rend les accessibles au plus grand nombre... c'est à dire à la classe moyenne en fait.

Par ailleurs, l'édition musicale - qui existait depuis le XVIème siècle sous l'impulsion de Susato - jusqu'alors assez anarchique va devenir exigeante dans ses sources, rétribution des compositeurs, souci du droit des auteurs et ceci même si le pauvre Haydn quasi prisonnier de son maître le Prince Esterhazy, ne peut empêcher des plagiats considérables de toute son oeuvre dans toute l'Europe...


Qu'est ce qui va caractériser le style classique dans son aboutissement né des trois courants précédemment cités? Hors la naissance de l'orchestre symphonique moderne, de la forme sonate achevée, la disparition de la basse continue?
Sans nul doute ce qui imprègne cette toile de Joseph-Marie Vien, Le jeune athénien vertueux.

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Tout d'abord l'économie de moyens. Le temps des recherches fécondes dans la palette harmonique et polyphonique nées sous l'école franco-flamande et qui trouve son apogée dans l'art contrapuntique de Bach est révolu. A l'instar de la palette de ce peintre, toute en camaïeux d'ocres et de bruns, la palette harmonique des compositeurs va se raréfier. Mais de la juxtaposition de ces accords simples et d' une mélodie très travaillée vont surgir des effets de surprise, comme une absence de calcul qui dit bien la spontanéité du sentiment et de l'émotion.

La ponctuation des phrases se rappoche de celle du langage par l'adoption systématique de succession de degrés d'accords pré-définis ( les cadences ) qui donnent à la phrase musicale une tonalité interrogative, changeante, aboutie etc. La mélodie ne se déroule plus comme à l'époque baroque en flots continus mais est articulée par périodes de quatre mesures, les mouvements eux mêmes sont divisés en paragraphes et l'oeuvre entière en grands mouvements, symétriques souvent. L'équilibre qui règne dans l'oeuvre musicale est le même que celui qui, dans la toile ci-dessus, offre au regard un mouvement pieux et sincère dans toute son intensité et son élégante beauté.

Quant à la modulation ( changement de tonalité ) elle va être dramatisée à l'extrême et sortir donc des conventions habituelles, qui faisaient du passage de la tonalité initiale d'un morceau à sa dominante quelque chose de banal et de hiérarchique, la tonalité initiale ( tonique ) étant naturellement souveraine sur la dominante (curieusement).

Avec Mozart et Haydn, pour le dire plus simplement, on ne module pas de la tonique à la dominante ou sous dominante ou... mais de la tonique à... une autre tonique!
Ceci aboutit bien entendu à une transformation radicale de la forme sonate. Nous y reviendrons...

Chez Haydn ou Mozart, le facteur rythme et même le sens du contrepoint restent très présents avec des réminiscences souvent baroques, mais du moins sont-ils davantage utilisés à des fins expressives pour ne pas dire impressionnantes de l'auditoire. Après les recherches parfois tâtonnantes,  les compositeurs se détachent cependant des critères morbides et théâtraux pour imposer une construction pleine d'unité dans la diversité.

 Place à l'écoute!


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Le style galant.


Telemann


Concerto pour trois violons en Fa majeur, Allegro
par les solistes et l'orchestre de Paul Kuentz

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/5_Musique_classique/Telemann/Telemann_Concerto_en_fa_majeur_Tafelmusik_2_pour_3_violons___Allegro.mp3

Tout simplement joyeux! Et dans la lignée des concerti de Vivaldi.


Suite en Si mineur, deuxième mouvement, dit La Réjouissance
par l'orchestre Concentus Musikus de Vienne et Niklaus Harnoncourt.
Sur instruments anciens donc. Toute l'inspiration des danses populaires dans cette pièce.

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/5_Musique_classique/Telemann/Telemann_Ouverture_et_Suite_in_E_minor__II_Re769jouissance.mp3

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Le courant de l'
Empfindsamkeit

Carl Philipp Emmanuel Bach


Sinfonia en Fa Majeur, Premier mouvement.
L'opposition entre tutti et instrument solistes, les contrastes de nuances sur des rythmes pointés très martiaux, le caractère interrogatif des phrases contribuent à donner un sentiment d'agitation de l'âme.

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/5_Musique_classique/Carl_Philipp_Emmanuel_Bach/CPE_Bach_Sinfonia_in_F_Major__I_Vivace.mp3

Sonate en La majeur, H. 147

par François Chaplin, au pianoforte.
Oeuvre merveilleuse, déroutante, profonde, mystérieuse, interrogeante, ressemblant d'un bout à l'autre à une sorte d'improvisation mélancolique, d'un compositeur injustement oublié et avec lequel je commencerai le prochain chapitre
.

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/5_Musique_classique/Carl_Philipp_Emmanuel_Bach/CPE_BachSonata_in_A_Major_Wq_65_37_H174__II_Andante_ma_non_troppo.mp3



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L'esthétique du Sturm und Drang

Gluck

Ouverture d'Orphée et Eurydice

toute en oppositions de rythmes, thèmes, pupitres sans que jamais soit perdu de vue l'élan initial. Les cellules rythmiques y ont presque plus d'importance que la mélodie:


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/5_Musique_classique/Gluck/Gluck_Orfeo_ed_Euridice_Orphe769e_et_Eurydice__Ouverture.mp3  


Abbé Vogler

Ouverture de l'opéra Athalie.

Un galop dramatique pour un sujet qui ne l'est pas moins et par un compositeur fécond, oublié de l'histoire, sans doute la jalousie manifeste de Mozart qui ne mâchait pas ses mots à son égard... très injustement ma foi.

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/5_Musique_classique/Gluck/VoglerAthalie__Overture.mp3
Joseph Haydn


Symphonie en Si mineur Hob. 1.44 dite Funèbre, Premier mouvement.

Architecture remarquable mêlant judicieusement les références musicale italiennes dans la ligne mélodique aisée et les nouveautés stylistiques ( oppositions, nuances, clair-obscur, modulations soudaines et non préparées etc)

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/5_Musique_classique/Haydn_Symphony_in_E_Minor_Hob_I_44_-_Mourning___I_Allegro_con_brio.mp3

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Le clacissisme

Mozart

Musique maçonnique K 477 en ut mineur

Ce n'est pas le Mozart le plus connu, qui si souvent sacrifia au style galant, mais c'est indéniablement déjà un Mozart pré-romantique par l'ampleur du dessin mélodique, du soutien harmonique, du climat, de la noirceur.

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/5_Musique_classique/Mozart/Mozart_Maurerische_Trauermusik_In_C_Minor_Masonic_Funeral_Music_K_477_K_479a.mp3

Ouverture des Noces de Figaro

Pour terminer sur quelque chose de plus enlevé! Quelle finesse dans l'orchestration, pas une note à gommer...

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/5_Musique_classique/Mozart/Mozart_Le_Nozze_Di_Figaro__Overture.mp3




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