mercredi 6 février 2013

Musique, Peinture, Poésie, Penser * 64 * Le clacissisme Gluck





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Cet homme-là pense. En jouant. Il pense depuis sa naissance... Heureux temps que ceux où être totalement autodidacte n'empêchait ni de penser, ni l'ascension sociale ni le génie reconnu des contemporains.

Né en Bavière en 1714, Gluck entame sa vie d'intellectuel à l'âge de 16 ans par des études de philosophie. Non sans avoir tenté de mille manières d'infléchir la volonté paternelle qui voudrait le voir reprendre une charge somme toute très honorable  de " maître des eaux des forêts " au service de la famille des princes de Lobkowitz. Ce n'est pas que l'on n'ait pas su remarquer ses dispositions précoces pour la musique, des leçons de violons lui furent même dispensées dès son plus jeune âge. C'est tout simplement que... cela ne se faisait pas de vivre de musique!!

Voici donc notre jeune future étoile au firmament de l'opéra sur les routes de la philosophie mais aussi de son génie musical avec pour tout instrument... une guimbarde:

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Heureusement pour lui et pour nous son université lui permet de se former en violon, violoncelle, et surtout au chant.

La voix l'intéresse d'emblée et il ne se départira de cette tendresse spéciale toute sa vie durant. Pour elle il va se plier au conformisme de son temps qui est tout de sève et facture italienne. Entre 1737 et 1754, tournant de sa carrière, il compose sur des livrets maintes fois utilisés déjà ( le plus souvent du célèbre Métastase ) un opéra par an pour les théâtres qui l'accueillent, à Venise, Milan mais aussi Londres où il rencontre Haendel.

A l'époque de Gluck, les sujets d'opéra étaient inspirés en grande majorité par l'histoire romaine ancienne ou récente. Mais de plus en plus d'intellectuels dans toute l'Europe, au premier rang desquels Voltaire,  s'indignaient de la place excessive laissée au décoratif, à la surcharge ornementale et pour tout dire à la pré-éminence des chanteurs portés aux nues pour leurs vaines roucoulades au détriment du sens, de l'éthique, des valeurs humaines mises en musique.
L'Europe n'en avait pas encore fini avec ses controverses...


            Toile de Samuel Scott


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Atteindre au naturel, retrouver l'unicité perdue de la musique et du texte en concentrant à l'extrême le scénario, surtout faire valoir à chaque fois la victoire des valeurs nobles comme l'amitié, la fidélité, l'amour conjugal, la sincérité... Victoire sur les forces destructrices qui souvent entachaient les oeuvres de son temps. Voilà quelle sera l'entreprise menée par Gluck avec une détermination qui fera dire à Mozart que " Les français en matière d'opéra ne peuvent rien, ils doivent s'en remettre à des étrangers". Ce qui était un peu exagéré car Gluck est le grand héritier de Rameau et de Lully...

Mais revenons à ses voyages. Ils le conduisent entre 1746 et 1749 à Dresde, puis Hambourg, Copenhague, Naples et enfin Vienne où il épouse une toute jeune riche héritière.
Sa renommée internationale est alors à son apogée. Il devient dès 1752 chef de l'orchestre privé de l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche.
S'ouvre alors à Vienne une longue période de presque vingt-deux années au cours desquelles l'influence française sur son art se fait de plus en plus sentir: la simplicité de la prosodie française, alors qu'il arrange des comédies françaises pour la cour viennoise, est décisive pour la suite de sa propre révolution intérieure. C'est le temps de la réforme de l'opéra seria.

Le poète italien
Ranieri de Calzabigi va aider Gluck dans sa quête. Il écrit pour lui des livrets dépouillés, où la musique se met entièrement au service du texte et non celle des interprètes, où une place importante est accordée aux interventions chorales comme dans la tragédie grecque, où enfin le ballet participe entièrement du drame et perd son caractère de bouche-trou décoratif.
Gluck rencontre durant ces années si fécondes les idées -voire les personnes- d'intellectuels et artistes aussi puissants que Noverre, qui de son côté révolutionne le ballet, Diderot ou encore Grimm.

Plusieurs chefs d'oeuvres naissent durant cette longue période, qui toutes témoignent du talent d'homme de théâtre mais aussi d'orchestrateur de Gluck.
Je vous propose d' écouter des extraits de quelques-uns d'entre eux.


           Toile de Camille Corot, Orphée ramenant Eurydice des Enfers



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Commençons avec l'Orphée et Eurydice dont voici le livret.
Tout d'abord La danse des spectres et des furies qui accueillent Orphée aux Enfers.
Elle est construite comme une chaconne sur un accompagnement de notes piquées qui se répètent en boucle pour soutenir un véritable tourbillon de violons. Celui-ci n'est pas sans rappeler le style de Vivaldi, en plus sombre peut-être, que ponctue la couleur éclatante des trombones à coulisse, instrument symbolisant les enfers dont les interventions grinçantes attisent le sentiment d'angoisse.


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/5_Musique_classique/Gluck/01_Danza_Degli_Spettri_e_Delle_Furie__Allegro_non_troppo.mp3

Le rôle masculin fut créé par un castrat, auquel il était donné pour consigne de ne point en faire trop... Ici le célèbre aria " J'ai perdu mon Eurydice " sera chanté par une mezzo,  Jennifer Larmore. Sa voix rend à merveille la plainte inquiète de l'époux:


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/5_Musique_classique/Gluck/44_Orphe769e_Et_Eurydice__Act_3__Jai_Perdu_Mon_Eurydice__Orphe769e.mp3
                    Toile de Fragonard, Dom Juan et la statue du commandeur




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Puis quelques extraits du magnifique et trop peu connu ballet-pantomime "Don Juan ou le festin de Pierre", d'après la comédie de Molière, qui témoigne du talent formidable de Gluck pour faire chanter l'orchestre.
Il y renoue constamment au décours de la partition avec le sens de la mélodie italienne qui avait bercé ses jeunes années d'exil volontaire en Italie, la vivacité et la clarté de l'orchestration toute française ou la grandeur un peu solennelle héritée des pays anglo-saxons. L'oeuvre comporte quelques trente et un numéros, dont le dernier fut repris dans l'Orphée et Eurydice sous le titre déjà écouté de Danse des spectres et des furies. En voici quatre autres.

Pour commencer l'ouverture appelée ici Sinfonia. La solennité des premières mesures ( la gravité du Commandeur)  y alterne incessamment avec une légèreté insouciante et dans une jubilation musicale italianisante qui évoque Don Juan:

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/5_Musique_classique/Gluck/127_Don_Juan___I_Sinfonia_-_Allegro.mp3


Ensuite une Sicilienne très douce ( allusion à la terre natale de Don Juan )  chantée par le hautbois accompagné des pizzicati des cordes.

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/5_Musique_classique/Gluck/129_Don_Juan___III_Andante.mp3

 
Vient une succession très imagée de Danses traditionnelles. Elles relatent l'épisode durant lequel Don Juan séduit deux jeunes paysannes. La pièce est clairement divisée en deux parties: la danse de séduction qui est une bourrée lancée par des rythmes pointés. Puis un épisode plus agité tout en trémolo des cordes qui correspond au moment où ayant été démasqué par les deux belles le vil séducteur doit s'enfuir sous le chant ironique du coucou ( qui signifiait alors " cocu ")
 ou pour le dire autrement " tel est pris qui croyait prendre "

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/5_Musique_classique/Gluck/139_Don_Juan___XIII_Allegro.mp3



Enfin un délicieux Menuet dans le style galant, et en même temps teinté de coquetteries orientalisantes et d'espagnolades par les tonalités, ornementations, inflexions et frottements choisis. L'époque était aux turqueries et Gluck n'y échappa pas... Le morceau en question, que je qualifierais de fandango-menuet pour le clin d'oeil, évoque le moment où contre l'évidence Don Juan ment au Commandeur.



http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/5_Musique_classique/Gluck/145_Don_Juan___XX_Moderato.mp3




           Toile de J-F-Pierre Peyron, Alceste mourante


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Le dernier grand succès de son séjour viennois sera l'opéra Alceste. La préface de l'oeuvre donne occasion à Gluck et à son librettiste d'énoncer clairement les principes stylistiques pour lesquels ils militent en quelque sorte depuis tant d'années.

Tension dramatique, scénario conçu dans la plus grande nudité possible afin d'exprimer dans toute leur force les sentiments humains, austérité de l'intrigue et par ailleurs diversité des personnages s'exprimant parfois tous ensemble dans un même air, importance des interventions chorales qui deviennent les piliers de l'architecture sonore et font le lien entre les personnages solistes et le spectateur, recherche de l'expression des sentiments à travers une écriture fouillée et complexe, dépouillée d'ornements inutiles et qui n'épargne pas ce que Gluck nommait lui-même " la recherche d'une belle simplicité " , lien clairement audible entre l'ouverture et la suite de l'oeuvre dont elle annonce les épisodes successifs, ce n'est qu'un tour rapide de l'horizon ouvert par Gluck.

En voici l'Ouverture mouvementée, changeante comme les états d'âme successifs des protagonistes de cette histoire tragique mais au dénouement heureux. Quelle puissance!!!

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/5_Musique_classique/Gluck/1-01_Alceste__Ouverture.mp3
Puis le très célèbre Ombre larves, intitulé selon certaines éditions par " Divinités du Styx " dont je n'ai trouvé aucune interprétation réellement convaincante... Quel dommage car c'est un sommet! Dans cet air Alceste décide de prendre la place de son mari mourant.
Voici l'air chanté par Ann-Sofie von Otter.

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/5_Musique_classique/Gluck/1-12_Alceste__Ombres_larves.mp3


Enfin le second grand air d'Alceste, Grand dieux, soutenez mon courage.
Chanté ici par la magnifique Véronique Gens toute en effroi dans un grand rôle enfin à sa mesure, il se situe au moment où Alceste (ayant accepté la proposition des dieux de prendre la place de son époux mourant dans la mort afin que  ce dernier recouvre la santé) se rend aux Enfers.
On sait que Hercule sauvera les deux époux du sinistre séjour et que leur vie se terminera heureuse...

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/5_Musique_classique/Gluck/01_Alceste_-_Acte_III_Scene_3_-_Air_DAleceste__Grands_Dieux_Soutenez_Mon_CourageAh_Divinite769s_Implacables.mp3
 

            Toile de Francesco Hayez, Renaud et Armide


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C'est en 1774 que Gluck quitte Vienne et tente sa chance à Paris. Il ne sait pas que l'attend ce fameux esprit chicaneur qui anime parfois les français... Il lui est difficile de s'adapter à la conception que les théâtres français se font du répertoire: peu de créations mais des redites d'oeuvres du passé proche ou lointain qui réveillent immanquablement les querelles anciennes... La reine Marie-Antoinette qui fut son élève au clavecin lors de son séjour viennois le prend sous son aile et il peut dans les premiers temps jouir d'un très honorable succès avec la francisation de ses Orphée et Alceste et surtout la création d'Iphigénie en Aulide puis de l'Armide.

Mais dans l'ombre veillent des émules de Rousseau ( souvenez-vous, la querelle des Bouffons) qui font du compositeur italien Piccini leur champion contre ce qu'ils vivent comme une dépravation des valeurs fondatrices de l'opéra. La querelle finira par prendre fin, et ceci d'autant que les deux compositeurs entretiennent des relations privées tout à fait amicales et dans une émulation musicale très élégante.

D'élégance et de cohérence on ne saurait parler relativement à ses adversaires qui lui reprochait tout à la fois ses origines étrangères et son éloignement d'une musique italienne, donc étrangère elle aussi...

Gluck finira par quitter la France en 1779,  non sans que ses audaces stylistiques n'aient complètement bouleversé les habitudes du public et rendu sa noblesse au terme " créer ".  Sa carrière s'éteindra doucement à Vienne, entrecoupée de graves crises d'apoplexie qui le laissent à chaque fois plus paralysé. Il meurt en 1787, peu avant que n'éclate la Révolution française, laissant derrière lui l'admiration sans réserve de Berlioz ou Wagner et des oeuvres qui n'abandonnèrent jamais la scène des théâtres européens.

De l'Armide, voici l'appel désespéré qu'Armide lance à la Haine, afin qu'elle retire de son coeur l'amour qu'elle sent y naître pour Renaud, son ennemi.

Venez, venez Haine implacable, chanté ici par Mireille Delunsh, au timbre parfois acide mais si prenant...

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/5_Musique_classique/Gluck/1-34_Armide__34__Venez_venez_Haine_implacable_.mp3
Puis le très court air Sors, sors du sein d'Armide
qui voit dialoguer la Haine et Armide sous les encouragements du choeur dans une écriture très fouillée et presque teintée d'urgence

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/5_Musique_classique/Gluck/1-39_Armide__39__Sors_sors_du_sein_dArmide_.mp3
 

Et pour finir un galop de soldats qui partent à la recherche de Renaud:

Nous ne trouvons partout que des gouffres...
http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/5_Musique_classique/Gluck/2-01_Armide__42_Nous_ne_trouvons_partout_que_des_gouffres_____Allons_chercher_Renaud_.mp3
 



On est déjà ici dans le Sturm und Drang évoqué par ailleurs dans ces pages.
Ce galop  n'est pas loin, en effet, d'évoquer dans sa tension, son articulation et son caractère dramatique presque pré-romantique la chevauchée que Berlioz écrira pour son héros en route pour l'Enfer dans la Damnation de Faust :


 




 

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