vendredi 15 février 2013

On a volé...




Le docteur Bonenfant en avait assez de ces fêtes obligées où son talent de conteur était en permanence sollicité.

Allez Docteur Bonenfant par-ci, allez Docteur Bonenfant par là…
Et puis quoi ? Le droit de vivre, non ?

Alors il était parti trouver un peu de paix sur une plage de l’océan, là où il était sûr de ne pas rencontrer cette gent féminine collée à ses basques – les femmes préfèrent les contes aux histoires vraies, les femmes raffolent des contes de fées - lui, il avait besoin du silence. Se ressourcer dans le chant de la vague qui cogne les rochers, dans le ballet coquin de l’écume qui s’attarde, contourne quelque conque oubliée ou un vieux bois rongé de sel.

C’est beau, l’océan en hiver, ça vous a des allures de frac un peu usé, ça claque au vent du large, ça chipe la colère des nuages, ça la bouffe et la rage et la gueule à tout va et bizute le sable.

C’était une année à huîtres sauvages. Ces huîtres pas calibrées recouvertes de cônes qui poussent à la façon d’un immeuble de Gaudi. Tout de guingois et d'invention et d'impudence anti-équerre.
Jouer Robinson des mers du Nord.
Retourner à la source du jeu, du je, du non appris non distillé non découvert non encore dit.
Silence.

La mer
Les dunes
Attendre

« Docteur Bonenfant ? »
Elles étaient là, pas vindicatives pour deux sous, mais visiblement pas pressées qu’il les ouvre de son vieil opinel…
Vraiment pas de chance. Le seul rocher d’huîtres parlantes de toute la côte, on lui en avait parlé, il ne l’avait jamais cru.
-Docteur Bonenfant ?
-Quoi ?
-Vous nous devez bien cela, une histoire… avant de … c’est vrai quoi…
Qui a jamais entendu une huître parler me comprendra si je dis que leur voix est métissée de blues et de lambada. Et que cela mettait drôlement en appétit le bon docteur, enfant dans l’âme.
- Il paraît qu’il faut lui dire: « Le docteur Bonenfant cherchait dans sa mémoire, répétant à mi-voix : « Un souvenir de Noël ? Un souvenir de Noël ?. » Et tout à coup il s'écria : « mais si, j'en ai un, et un bien étrange encore ; c'est une histoire fantastique. J'ai vu un miracle ! oui, mesdames, un miracle, la nuit de Noël ! »
Il paraît qu'il faut lui dire cette phrase, ça déclenche une histoire. C’est comme un huître ouvre toi !!

- Oh oui, oh oui, chantons le lui…
Les huîtres savent se faire sirènes. Il leur céda…
- Bon, que voulez-vous comme histoire ?
- On veut une histoire d’équinoxe.
- Avant d’être…
- Chut, idiote, si ça se trouve il ne nous mangera pas !!!!!!!!
Le docteur Bonenfant cherchait dans sa mémoire, répétant à mi-voix : « Une histoire d’équinoxe. Une histoire d’équinoxe ? » Et tout à coup il s'écria : « mais si, j'en ai une, et une bien orange encore ; c'est une histoire fantastique. J'ai vu un miracle ! oui, mesdames, un miracle, une nuit d’équinoxe…
- Que je vous plante le décor !
- Chuutttttttt… ondulèrent les huîtres qui s’ouvraient lentement, toutes émoustillées.
On ne sait pas très bien ce qui retient la mer au bout de l’horizon on ne sait pas très bien
les saisons qui la poussent à rebrousser
les vagues
au creux de l’omphalos avant de remonter
sur la blancheur du sable
ses draps presque froissés

Les marées d’équinoxes
chuchotent au soleil des secrets si furtifs
que pour les attraper il faudrait inventer
un temps las de cogner aux tempes
ses embruns
seconde seconde seconde une note salée qui coule entre les yeux et tape sur le front douceur d’un gant de boxe

"Ce soir là, sous mes yeux incognito comme je vous parle, Mesdames, on a volé a volé a volé a volé a volé l’orange des marchands.
Les vagues sont venues, oh pas avec violence, non, avec cette lenteur prudente pour ses sabots d’un cheval qui termine sa course et veut rentrer au box. Elles se sont enterrées sous le sable des dunes, ont épousé l’eau douce et grimpé les aubiers et rincé les racines.
Puis elles sont reparties, aussi discrètes qu’elles étaient venues en emportant l’orange étalé en myriade de gouttes, celui qui vêt les fruits, mais aussi celui qui chute les feuilles ou déforme les corps des enfants en Asie.
Les marées d’équinoxe
ont la peau toute orange du cri des dauphins
courtisés par l’étrave et les filets tendus
sur la blaude houleuse

On ne sait pas très bien ce qui accourt la mer à franchir les brisants et se casser aux pierres
abandonner au ciel ses camaïeux bleuêts avant de s’en aller.

C’est la raison pour laquelle, depuis, le soleil est plus dense qu’il l’était d’ordinaire, elles lui ont offert en ce début d’automne tout l’orange qui traînait sa teinte empoisonnée sur les peaux dans les chairs, et même dans les regards.
Oui. Un miracle.
Les huîtres se taisaient.

- Et les marchands ?
- Les marchands ont disparu du jour au lendemain. Leur substance avalée par la Grande Colère
- Racontez nous la Grande Colère, allez … avant de…

- Et puis quoi ? Vous abusez là…
Le Docteur Bonenfant regarda sur le sable, avachi contre un rocher, son vieux sac de toile.
Il en sortit trois citrons, les soupesa lentement, regarda les huîtres, les citrons, les huîtres... les citrons. Soupesa une dernière fois puis les jeta à la mer. A chaque reflux des vagues les fruits s'éloignaient un peu plus de la côte. Le ciel manquait de jaune, il était temps de réparer, à sa mesure, ce manque là.
Si souvent on avait oublié de réparer les manques en ce monde.

Si souvent.
Si souvent on avait hypothéqué des vies, abîmé des silences, écrasé des futurs.

- Bon, d'accord... En ces temps là....
Silence.

La mer
Les dunes
Attendre

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