lundi 18 février 2013

Parfum de révolte





 

La révolte a-t-elle une odeur?
Parfum de la terre après la pluie.

Révoltes enfouies ou dévoilées au fil des mots, au fil des maux.
Révolte cachée depuis cette naissance venue trop tôt, mal accueillie, peau traversée de toutes sortes de violences physiques ou verbales, dos surtout, dos brutalisé lorsque je réclamais la nuit et qu'on n'assouvissait pas ma faim.
Dos dans lequel court aujourd'hui la sournoise et imprévisible chorégraphie de la sclérose en plaques.

Depuis que je vis en France lorsqu' il pleut, je retrouve dans ces volutes qui montent du sol le nectar de mes révoltes adolescentes,
celles qui me faisaient fuir comme la peste ceux de mon sang.

La pluie en Afrique a une autre dimension qu'ici. Plus rare en
certaines régions, plus coléreuse ou mystérieuse, elle déchire tout
sur son passage, ébranle les fondations du terrain dont parfois elle
emporte des pans entiers en longues coulées graisseuses.
Surtout, elle donne naissance à un parfum unique. Inconnu ici.
Cette odeur ferreuse si particulière, trace sanguine de l'eau
s'immisçant sous les bulles de latérite, petites lunes cuivrées à la
peau constellée de cratères.

A chaque fois qu'il pleut, mon corps entier se rebelle contre les
hasards de la vie qui m'ont fait quitter le continent où je suis née.
L'odeur de la terre mouillée dans ma belle région adoptive de Gironde
est certes suave et enveloppante, elle remonte dans ses évaporations
les arômes forestiers ou les chansons calcaires des ceps de vignes.
Mais elle ne ressemblera jamais aux nards intenses qui se laissaient
flotter en coussins épais au-dessus du sol après ce que l'on appelait,
là-bas, les tornades.
J'aime l'odeur de souffre qui monte de la terre avant l'orage, quand
le ciel semble écorché vif et suinte son sérum.
J'aime cette inexorable ascension du vent , par bouffée timides puis
plus sûres, frémissement qui se dessine carnage.

J'aime me tremper dans cette attente de l'explosion à venir.

Mes yeux dansent alors au rythme des arbres, échines ligneuses courbée
en révérence vers la terre, panaches verts ou ocres tournoyant sur des
bouillons de gris et de bleus mêlés : le ciel fronce ses sourcils
grincheux et sa voix ne va pas tarder à gronder.

Enfant, j'étais à la fois très fascinée et très fâchée contre l'orage.
Nous ne possédions pas de prises de terre et lorsque la foudre tombait,
des flammes de cinquante bons centimètres sortaient des prises. Je
courais me cacher sous la table, apeurée comme un jeune chiot, mais ne
pouvais m'empêcher, sitôt les premières lames d'eau brisées en éclats
sur le toit, de bondir au dehors et, tête renversée, yeux fermés bouche
ouverte, me laisser toute entière rincer par cette pluie tiède et
innocente comme les débuts du monde.

A chaque fois que s'annoncent les prémisses d'orage, où que ce soit, je suis submergée d'un désir fou d'odeur de terre mouillée.
Comme si j'avais besoin pour me sentir vivre de puiser dans un flacon
de perturbation météorologique de quoi alimenter mes révoltes futures.

Pourtant, malgré la richesse de nos humus, dans lesquels se nichent
promesses de champignons ou de cagouilles, il me manque toujours le
parfum de ce sang de la terre , ce parfum hématite légèrement oppressé
qui montait de la latérite et dont l'encre séchait sur le sol en
longues cicatrices brunes.




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