mardi 5 février 2013

Russalka la prière à la lune




Quelques instants avant de
rentrer en scène....
Il y a ... 32 ans.

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« O lune, par dessus les nuages, inonde de tes rayons les villages endormis et les sentiers des hommes. »

Ce soir, la lune est multipliée par dix.
Dix spots qui écrasent l’avant-scène.
Les poulaillers du théâtre se remplissent
mais la volaille est  dans la coulisse .
Aussi sereine
que si on la menait à l’abattoir.

Une armée de jeunes femmes accroche-lumière s’égosille jusque dans les toilettes dont les portes s’ouvrent et se referment à une cadence de plus en plus rapide au fur et à mesure qu' approche le moment fatidique.

Le fard cache mal la vasoconstriction lunaire des visages et cet éclat des regards qui pourrait être aussi bien de la peur que le reflet d’une attente exquise. Le pianiste s’inquiète. Tous ces morceaux à transposer un ton en dessous. " Pour assurer " qu’ils disent. Elle, elle lui demande de transposer un ton au-dessus .

Le vieux monsieur la regarde par-dessus ses lunettes. Ses pensées sont si visiblement réprobatrices qu’elles en feraient presque tomber les montures.

- Vous êtes sûre, mon petit ? Ca va vous faire une brochette d’aigus entre l’air de Juliette et celui de Russalka..
- Non, non, ça m’arrange. Et puis ça vous fera un dièze au lieu de six bémols
- Je vois.. Raisonneuse et pas raisonnable..


A son sourire, elle sait qu’il va la pister et ne lui fera pas de cadeau si elle se plante, mais sera le plus attentif des complices si elle se tient.

« Lune, dis moi où est  passé mon seul et unique amour.. »

Cette prière, elle l’a choisie parce qu’elle la porte en elle depuis toujours, ligne mélodique épurée, texte d’une simplicité si inhabituelle dans un répertoire tout en effet de manches. Et puis parce qu’elle est lasse, à dix huit ans d’être cataloguée soprano colorature, airs à cocottes, grand huit des cordes vocales et trempoline vers le sur-aigu. Elle ne sera jamais Tosca ni Carmen, mais.. une fois, une seule fois autre chose que ces rôles de jeunes filles délurées, de soubrettes ou d’allumée. Une fois, une seule, un rôle amoureux et romantique.

« Dis lui , Ô Lune que mes bras sont tendus vers lui, bien au-delà du temps et
de tout horizon.»

Quand vient son tour, elle est  dans la peau de cette jeune femme naïve qui sait que l’avenir est scellé, quelle ne reverra jamais l’homme dont elle est éprise, mais qui tente en une prière profane le tout pour le tout. Dans ces concours où se jouent des carrières et des années de travail et d’espérances, tout est  fait pour déstabiliser. Au premier rang, les membres du jury, femmes pour la plupart, agitent leur éventail comme en Espagne et se chipotent sur les performances de leurs pouliches. Se souvenir du seul conseil qui vaille : rester droite et aimer.

« Peut-être dans son si long sommeil rêve-t-il un peu de moi ? »

Ne pas s’endormir. Mais offrir du rêve.
Le pianiste déroule les arpèges comme un long tapis, elle est déjà ailleurs, accrochée à ce rayon de lune dont dépend toute sa vie. Lui se cale sur les légères rotations - invisibles du public- de son visage qui scande une mesure plus lente, beaucoup plus lente. Comme si elle devait consacrer l’éternité à chercher cet impossible amour .

« Dis lui, Lune mon amie, dis lui que je l’aime à jamais »

Les aigus arrivent. S’ouvrir, laisser le son s'accrocher aux reliefs du théatre et rebondir d'un angle à l'autre, en le portant des bras, du bout des doigts jusqu’au plus profond de la salle, se donner toute.

« Lune, s’il pense un peu à moi, aide le à se lever et se mettre en route, ne m’abandonne pas, ne m’abandonne pas ».

C'est dans la coulisse qu’elle s’abandonne et s'écroule.
Le pianiste vient la relever.

- Vous l’avez votre médaille mon petit. Vous l’avez. Mais bon sang, écoutez–moi, il ne faut pas vous donner autant, même pour un concours. Vous vous brûlerez l’âme à chanter comme ça, il ne faut pas tant donner. Vous m’écoutez, jeune fille? Il la serre dans ses bras comme un grand père et la berce en épongeant des sanglots qu'elle a eu peine à contenir sur scène.

Je me brûle presque chaque matin dans cet air depuis ... 30 ans..





1 commentaire:

Anonyme a dit…


Un texte où se mêlent émotion et rêve...
Invoquer la lune-cet astre si souvent convoité...confident des amoureux- et décrocher...la médaille!!!
L'attraction magique de la lune a opéré...

Jolie photo et sublime interprétation vocale.
Commentaire n°1 posté par corinne le 17/08/2009 à 00h36
J'adore cet air, la dernière fois que je l'ai chanté sur scène remonte à il y a trois ans maintenant, à Toulenne, à la fin du dernier gala de mon école de musique. Trois bis... C'est mon air fétiche (sourire)
La lune, compagne du poète (sourire)
...
oui, cette interprétation est très belle
merci beaucoup d'avoir pris ce temps d'écoute...
Réponse de Russalka le 17/08/2009 à 10h15