mardi 26 février 2013

Tempête


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Cela avait commencé au petit matin. Pelotonnée au chaud sous les draps, dans ce lieu où les rêves se fragmentent juste avant le réveil, j’ai senti plus qu’entendu un chant de vent aux harmoniques de feuillages froissés. Le sentiment délicieux de tanguer, me balancer dans les branchages au tempo des bourrasques, accrochée à un arbre comme une petite bête m’avait lentement envahie jusqu’à me donner l’illusion de la réalité .


J’aime les tempêtes.

Privilège de ceux qui sont à l’abri.

Le paysage au lever du jour était stupéfiant de violence.

Arbres en éventail à la limite de l’arrachement dont les cimes semblent vouloir s’accrocher aux racines, surtout cette couleur de nuit coléreuse débordant de partout ses secrets trop longtemps contenus.
Lumières suspendues les unes après les autres, quartier par quartier,  comme une rumeur que confirment les alarmes au hurlement sans fin.

Sarah, notre fille aînée, m’appelle de Bordeaux car les tuiles arrachées des toits ont manqué la blesser. Portées comme des ailes hasardeuses contre les vitres ici et là elles les ont explosé. Les débris de verre jonchent les trottoirs sur lesquels glissent sur des centaines de mètres des poches poubelles qui s’éventrent joyeusement, abandonnant au vent leurs régurgitations puantes.


Chez nous déjà plus rien. Cela a duré trois bonnes heures mais le ciel ne s’est pas lavé de ses nuages et là où d’ordinaire remonte la rosée s’étale un désordre de feuilles, de petit bois et de sachets plastiques.

Silence.
Passé le premier étonnement, s’installe l’attente. On a des habitudes de confort et elles se pressent dans la mémoire. Lors de la dernière tempête, en 1999, il avait fallu quatre jours pour remettre tout en route dans les villes et jusqu’à trois semaines dans les campagnes.

Mais si on décide

–car cela relève de la décision–
de prendre l’incident avec calme
on  redécouvre
–l’humain s’adapte vite
les plaisirs de l’absence de dame électricité.

Les camions frigorifiques du supermarché tout proche se sont tus. Et c’est tout un monde qui ressort de cette gangue dans laquelle le tenait enfermé le ronflement des machines.

Le simple tic tac de l’horloge de la cuisine où pour une fois mon portable restera fermé. Rien que ce temps qui passe dont je n’entendais plus le MI-RE obstinément régulier.

Promenade digestive avec Michel, sous une pluie battante, cueillette de champignons et ramassage de châtaignes, un peu de brigandage dans les rangs de vignes. Le jour tombe vite. Les arbres aussi dont un dans le Lycée local.

Je lui ai consacré un petit poème...

Ses mains ne bougent plus et déjà les enfants

lui courent sur le ventre
le dépouillent en riant doigts taquins l’eau rougie
coule encore
tout autour de sa peau
on ne peut pas aimer remonter tout du long de sa beauté défaite
son âme à petit feu déjà

Le corps noir en travers aux ombres habitées

on ne peut pas aimer la symphonie crétine des pelleteuses qui reniflent
on dirait qu’elles hésitent
il est déjà pourri
dangereux pour les dents de déplacer un mort
passants restez étroits
quand les scies
trancheront
la cime misérable
et les pieds farfadets


Mathilde et son ami se sentent un peu désemparés en rentrant du lycée. Pas d’ordinateur, pas de télévision, pas de musique, la seule radio de la maison ne marche que grâce à des piles usagées et crachote des nouvelles dont je  peine à entendre le son resté captif du boitier. Ils sont là tous deux devant une porte -fenêtre où coulent les dernières lueurs du jour, occupés à jouer aux dés. Mon voisin très âgé vient tromper sa nervosité de n’avoir plus de téléphone. On se retrouve autour d’un jus de fruit et de quelques bougies, les cèpes en cuisson sentent bon, les murs s’épanchent d’ombres que je ne voyais plus. Les nôtres.


Frémissement d’un signe dont l’écriture renaît.


Mathilde et Kevin ont pris une lampe à dynamo et s’en sont allés dans les champs et les bois qui bordent la maison.

Ils sont partis en me disant : «  On va aller se faire peur ».

La nuit imposée, cette sorte de fatalité dont on croyait avoir la maîtrise en appuyant sur un interrupteur dispose sans doute à renouer avec des je (jeux ?) enfouis, ces petits brins de soi que l’on faisait se taire de plus en plus souvent.


Aurions-nous oublié à ce point le bien-fondé des épreuves sacrées ?


Une fois par semaine, je fermerai désormais l’électricité toute une journée. On pourra appeler cela régression ou raie-volt, une petite liberté, une petite rupture avec ces chaînes qui nous entravent, pour retrouver les notes du temps qui marche et le plaisir de tituber dans la nuit.

2 commentaires:

flipperine a dit…

oh que je n'aime pas le vent
que de dégâts il peut causer et en plus dans mon cas il m'énerve

Valentine a dit…

Drôlement bien décrit... Mais pour cette histoire d'électricité, c'est devenu le parcours du combattant maintenant de s'en passer : on nous a tout mis électrique, plus rien ne fonctionne sans !