vendredi 15 février 2013

Vampire






J’ai longtemps hésité à raconter cette histoire tant il suffit de quelques lettres pour la rendre crédible ou pas.
Les vampires existent : je les ai rencontré.
Enfin au moins l’un d’eux et sans doute est-ce une entorse à la réalité des faits que de dire «  Les ».
Alors que je n’en ai rencontré qu’un et déduit de sa personne de l’existence des autres mais ainsi est la pensée.

Dire « Le » vampire existe, d’un autre côté, reviendrait à faire une généralisation, me prendre pour un de ces savants qui se régalent de la différence entre la lapine et le gnou puis épinglent avec sadisme leurs convictions entre deux surfaces vitreuses.
Et je n’en suis pas à ce point-là.
Tout bien réfléchi la meilleure manière d’entamer mon histoire consisterait à dire «  Ce vampire existe, je l’ai rencontré ».

Je ne me souviens plus trop des circonstances.
C’était une de ces nuits où la flotte semble tomber tout droit de l'âme et imbibe le pavé à un tel point que les flaques sont comme des joues d’enfants en fin d'épidémie de roséole ou de scarlatine, les humeurs en gouttes autour de l'impact des lésions.

J’étais là, contre un réverbère à attendre le drame.
C'est mon moyen de transport favori. Parfois il m'est difficile d'échapper à cette arrogance que donne le sentiment d'avoir été choisi pour être seul témoin de ce qui n'aurait jamais dû être vu. Je compte alors sur l'attente et ses atermoiements pour me rendre à pied à l'humilité.

Il est arrivé, vêtu comme vous et moi d’une gabardine usée, à la cuculle déboutonnée sur l'épaule gauche. Pourquoi? Mystère.

La petite différence, non, je vous rassure ce n’étaient pas ses dents, qui était bien limées, ni son chapeau claque, il n’en portait pas, la petite différence ce n’était pas son teint qui était comme celui de tous citadin, plombé. Non, la petite différence c’est qu’il soufflait comme un boeuf, le damoiseau.
A chaque expiration il soulevait les feuilles mortes, à chaque expiration la pluie  transformait la rue en chahut de haute mer, à chaque … je pourrais poursuivre l’énumération. Ses poumons faisaient un bruit de forge et il ne m'étonnait point que, l'ayant entendu venir de loin, au coin de la rue Bouffetard tout le monde se soit couché tôt.

Il s’est appuyé sur l’autre côté de la lumière avec une grande négligence pour la flaque épaisse dans laquelle semblaient dériver ses bottines et m’a demandé du feu. Cest ce détail qui m’a mis la puce à l’oreille.
Un vampire – car j’en étais déjà en quelques secondes arrivé à cette conclusion - se laisser aller à ce genre d’addiction en pleine nuit, fumer ! Pour chasser quoi ? Le spleen ? Le spleen ne se chasse pas, c'est un des prédateurs les plus tenaces que je connaisse. Tout lui est bon pour s'installer et tisser sa toile.

Je lui ai demandé son nom. Il me l’a dit dans un souffle - les syllabes déformées n'ont fait que me caresser - qui a eu pour effet d’éteindre l’allumette.
Il a fait froid soudain, un froid plein de folie. La flamme pelotonnée au globe du réverbère a vacillé un peu puis le gaz s'est éteint, et comme je m’apprêtais à m’enfuir, je l’ai entendu rire.
«  Je ne vous ferai rien, j’ai pris mes précautions. Croyez-vous que je n’aie pas senti cette contraction de vos muscles lorsque l’ombre est venue ?  Croyez-vous que ce jour ne soit pas déjà mort? »

Il riait mais d'un air si accablé que ça faisait encore plus de pluie.
J’ai remarqué ses ongles coupés au carré, une manière de se cacher, c’est connu. Les vampires de fantaisie, de roman ou de cinématographe sont dotés de griffes quasi diaboliques, lui non, soigné jusqu’au bout de ses phalanges. J’ai noté le journal du jour complètement détrempé coincé sous son aiselle, et dans lequel il avait découpé un carré. D'ailleurs le bout d’une cocotte en papier dépassait encore d’une poche. Sans doute ne disposait-il pas de mouchoir et avait-il fait un noeud à son quotidien volatile.

Il fallait bien engager la conversation puisque nous étions deux à attendre le drame.
Il ne m’a pas paru indifférent à ce début de civilité mais à chaque mot qu’il prononçait, que dis-je à chaque lettre, tout alentour s’envolait.
«  Quand il n’y a aura plus rien, le paysage sera moins hostile » lui glissai-je d’un air entendu et sans vraiment l’espérer. Quel est le citadin dont les convictions cachées d’enfant de la terre ne seraient pas remuées par ce vœu implicite de l’effondrement des murs et des immeubles ? Il haussa les épaules et me répondit, tel un sphinx, et le réverbère se courba dangeureusement sous sa voix:
«  Vous connaissez la panacée ? »

La panacée à quoi ? Fallait-il que je devine dans les intonations de cette voix étrange, troisième indice, à quel mal il faisait référence ?
Je haussais les sourcils, ce qui m’a toujours été interdit par mon médecin car il semblerait que cela dérange certaines parties de mon encéphale. Mais une fois n’est pas coutume, je haussais les sourcils tout en souriant, ce qui je le conçois a dû lui paraître incongru.

«  Vous me sembliez pourtant clairvoyant » ajouta-t-il après avoir longuement épluché une tuile qui venait de tomber à ses pieds. Cette seule phrase en fit s’envoler quelques autres et aussi s’affaisser un hôtel particulier où j’ai longtemps entretenu une amitié très douce, paix à sa propriétaire.
Je fus pris de panique ! Si à chaque fois qu’il ouvrait la bouche ce vampire détruisait les infrastructures, nous n’aurions bientôt même plus de réverbères où attendre le drame.

Je lui ai alors tendu un papier où tout en réfléchissant j’avais écrit à la hâte :
«  Pas compris votre question sur la panacée, qui êtes vous ? Répondez par écrit sinon on va à la catastrophe »
Il prit avec un coin de sourire le coin de papier, me le rendit griffonné puis s’envola. Le Vent Pire.



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