samedi 23 février 2013

Yma Sumac





Contrairement à ce qui circule ici et là, et participa bien sûr de sa légende, elle n’était pas du tout une descendante du 23 ème empereur Inca, mais… une péruvienne d'origine française du nom de May Camus, qui pour des besoins de marketing alors que son seul talent eut suffi, accepta de maquiller certaines données  de son histoire personnelle et anagrammer son patronyme.


Il est vrai que son type physique et le fait qu’elle était née au Pérou servaient à merveille l'ambition des imprésarii du Métropolitan Opera où elle chanta plus d’une fois.

Je reste peinée qu’une voix aussi multiple n’ait été prise en charge par des enseignants qui l’auraient guidée en d’autres lieux que les facilités hollywoodiennes souvent de très mauvais goût où elle s’enferra. Car en dépit des mauvais traitements qu'elle lui a fait subir parfois, sa voix est restée intacte jusqu’à un âge avancé.
D'un autre côté, c'est son absence de technique qui me la rend encore aujourd'hui si terriblement émouvante et d'une sincérité absolue.

Inclassable, elle couvrait de ses cordes vocales quasiment la tessiture d’un  pianoforte, chantant aussi bien dans le registre d’un baryton que celui d'une soprano colorature, dont elle possédait l'agilité et la facilité.  Du contre-contre-Sol grave au contre-contre-ré aigu ( ré 6 à 2349 Hz, à l'instar de Mado Robin ou Erna Sack.) Pour mémoire un chanteur d’opéra couvre aisément deux octaves, plus rarement deux octaves et demie. La voix d'Yma Sumac parcourait sans effort apparent... quatre octaves et demie. La différence n’est pas mince.

En outre elle savait d'instinct en mettre en valeur toutes les possibilités sonnantes ou percussives. Dans l' air que je vous propose vous l’entendrez utiliser toutes les ressources du vibrato serré ou relaché, du trémolo, du son filé, soufflé, de la vibration dento-lenguale, de la voix de poitrine, de sifflet dans l'extrême aigu, de la voix des bandes, râpeuse, pleine de grumeaux, qu’utilisait si facilement Louis Armstrong. Vous l'entendrez descendre d’un aigu vertigineux à des graves quasi masculins, claquer de la langue, feuler, crier ou imiter une flute de Pan, et il n’est pas si aisé que cela de laisser passer du souffle dans la voix tout en la projetant.

Mieux encore, elle était spontanément apte à ce qui est réservé à une élite dans certaines cultures très éloignées de nos pratiques musicales:   émettre deux sons simultanément. Ce qu'elle faisait sans vraiment se poser de questions...

On connait mieux désormais de quelle manière se superposent ces deux sons, comment l'organe vocal les fait naître.
Le son le plus grave est produit par les cordes vocales, il vibre, il est puissant, riche et  modulable. C'est celui que chacun de nous sait émettre naturellement.

Le second, aigu, sonnant comme un bourdon ou une guimbarde,  est à la voix ce que sont les harmoniques aux cordes d’une guitare : un son un peu blanc, qui est produit soit par mise en vibration de la glotte ou des bandes ventriculaires ( ces fausses cordes vocales qui se trouvent au-dessus des vraies), soit  par sélection des différents résonateurs bucaux ou maxillo-faciaux grâce à diverses positions de la langue obstruant une partie du palais ou ouvrant telle ou telle cavité nasale.

Les
chanteurs de l'Altaï pratiquent de génération en génération ces techniques de chant, dites chant diphonique, connues déjà à l'époque de Gengis Khan. Elles réclament une parfaite coordination des muscles phonatoires, une détente neuro-musculaire et psychique que seuls peuvent offrir un long et patient entraînement ainsi que la reconnaissance de ces forces intimes et si souvent contradictoires qui errent en nous en recherche d'un hâvre, et que le chant peut faire se renouer, ou du moins apaiser.
Ces chants à double vocalisation ont pour objet chez certains des peuples, tous  animistes, qui les pratiquent,  de convoquer les
forces de la nature bienveillante, les démons, ou simplement de faire s'exprimer ces voix multiples en continuelle évolution à l'intérieur de notre être.

Cependant rares sont les artistes qui se risquent à moduler la voix chantée tout en maintenant le bourdon. La plupart du temps, même les plus chevronnés d'entre eux se satisfont de les laisser filer en parallèle jusqu'à épuisement du souffle.

Il manquait sans doute à Yma Sumac ce bain dans toute une spiritualité qui permet de tenir longtemps les doubles notes, car elle ne faisait souvent que les " poser " quelques secondes, quoique, fait exceptionnel, dans l'extrême aigu. ( Entre 95 et 98 sur le petit lecteur)
Elle en avait cependant l'intuition et toute sa recherche musicale plus aboutie fut celle d'un retour aux sources de la forêt et de la nature, de son unité dans la complexité.

Je vous propose d'écouter l'air qui donne la meilleure idée de l'ampleur vocale  de cette chanteuse hors sentiers,


Les  "Créatures de la forêt "




Pour ceux qui veulent en savoir davantage
deux  liens très intéressants que m'a offert Jean-Pierre
Mais comment faire boudiou ?

ou les techniques du chant diphonique
Et puis
toujours chez Jean-Pierre
Deux vidéos passionnantes Vous y entendrez chanter A la claire fontaine
par une seule personne vocalisant à deux voix
et découvrirez l'analyse spectrographique de ces sons étranges
Vous entendrez les chants du Tibet et ceux des Inuits





3 commentaires:

flipperine a dit…

la voix un organe qui se travaille

Valentine a dit…

Incroyable !! C'est vraiment une utilisation fabuleuse de la voix - et si "terrienne", si animale... Dans le suraigu je peine à comprendre qu'il s'agit de la même personne. Mais s'il n'y avait que des "notes" ! Il y a tant de sons multiples et variés qu'on en reste subjugué. L'utilisation de l'écho aide aussi à créer une atmosphère totalement magique. Et le simple continuo à la guitare est génial.

Viviane Lamarlère a dit…

@Flipperine: c'est certain, et toute une vie encore, car la voix change avec le temps!

@Valentine: n'est ce pas? Elle utilise la voix de sifflet parfois, mais c'était en fait une technique instinctive mise au service ici d'une poésie indicible.